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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2207876

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2207876

vendredi 2 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2207876
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCACAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 octobre 2022 au tribunal administratif de Rouen puis transmise et enregistrée au greffe du tribunal administratif de Versailles le 19 octobre 2022, M. A, représentée par Me A, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an en l'informant qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- il a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation individuelle ;

- son droit à être entendu au préalable a été méconnu, en violation de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, dès lors qu'il n'a pas pu émettre d'observations à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français et de l'absence de délai de départ volontaire ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation sur sa situation personnelle, compte tenu de son intégration dans la société française ;

En ce qui concerne la décision de refus de délai départ volontaire :

- les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles elle se fonde sont incompatibles avec les objectifs de la directive 2008/115/CE ;

- elle méconnaît les termes de l'article 7.2 de la directive 2008/115/CE, qui prévoit la possibilité d'un délai supérieur à trente jours compte tenu de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 novembre 2022, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. E pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. E, a été entendu au cours de l'audience publique du 23 novembre 2022 qui s'est tenue en présence de Mme Amegee, greffière, et de M. C, interprète en langue turque.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 17 mai 2001 à Eleskirt, est entré irrégulièrement sur le territoire français le 8 juin 2019 selon ses déclarations. Il a été interpellé le 12 octobre 2022, pour des faits de recel d'abus de confiance. Par un arrêté du 12 octobre 2022, le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, en l'informant de son signalement à fin de non-admission dans le système d'information Schengen pendant la durée de cette interdiction. M. A demande au tribunal l'annulation l'arrêté portant obligation de quitter le territoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

2. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT-SJIPE-2022-84 du 13 septembre 2022, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture du 16 septembre 2022, le préfet de l'Eure a donné à M. F D, chef du bureau des migrations et de l'intégration, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite des attributions du bureau, dont relève la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A, dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour arrêter, dans son principe et dans sa durée, une décision d'interdiction de retour sur le territoire français et notamment la circonstance qu'il existe un risque que l'intéressé se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français et qu'il déclare avoir des oncles et tantes en France. Par suite, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment des mentions de l'arrêté du 12 octobre 2022, que le préfet de l'Eure a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de l'obliger à quitter le territoire français, de refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, de fixer le pays de renvoi, et de lui faire interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par suite le moyen tiré du défaut d'examen particulier ne peut qu'être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

6. Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Le requérant soutient que son droit à être entendu a été méconnu dès lors qu'il n'a pu, préalablement à l'édiction de la décision attaquée, faire valoir que ses parents résidaient en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal établi le 12 octobre 2022 que l'intéressé a déclaré être célibataire, sans enfant et que ses parents résidaient en Turquie. Par ailleurs, il n'est pas établi que l'intéressé disposait d'autres informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles de faire obstacle à la décision lui faisant obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait les stipulations de l'article 41 de la charte susvisée et le principe général des droits de la défense, qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne, ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

9. M. A se prévaut de la présence en France de ses parents, oncles et tantes, ainsi que de sa relation avec sa concubine, qui est en état de grossesse. Toutefois, présent en France depuis 2019, il ne verse au dossier aucun élément permettant d'établir la réalité de ses allégations. Dans ces conditions, le préfet de l'Eure n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a vu sa demande d'asile rejetée de manière définitive par la Cour nationale du droit d'asile le 29 janvier 2020, au même titre que ses trois demandes de réexamen, dont la dernière a été jugée irrecevable le 11 mai 2022. En outre, M. A ne justifie pas, ainsi qu'il a dit été au point précédent, de la réalité et de l'intensité de ses liens familiaux en France. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision de refus d'un délai de départ volontaire :

11. D'une part, aux termes de l'article 3 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 : " Aux fins de la présente directive, on entend par : () 7) " risque de fuite " : le fait qu'il existe des raisons, dans un cas particulier et sur la base de critères objectifs définis par la loi, de penser qu'un ressortissant d'un pays tiers faisant l'objet de procédures de retour peut prendre la fuite () ". Aux termes de l'article 7 de cette directive : " 1. La décision de retour prévoit un délai approprié allant de sept à trente jours pour le départ volontaire, sans préjudice des exceptions visées aux paragraphes 2 et 4. Les États membres peuvent prévoir dans leur législation nationale que ce délai n'est accordé qu'à la suite d'une demande du ressortissant concerné d'un pays tiers. Dans ce cas, les États membres informent les ressortissants concernés de pays tiers de la possibilité de présenter une telle demande. () / 2. Si nécessaire, les États membres prolongent le délai de départ volontaire d'une durée appropriée, en tenant compte des circonstances propres à chaque cas, telles que la durée du séjour, l'existence d'enfants scolarisés et d'autres liens familiaux et sociaux. () 4. S'il existe un risque de fuite, ou si une demande de séjour régulier a été rejetée comme étant manifestement non fondée ou frauduleuse, ou si la personne concernée constitue un danger pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sécurité nationale, les États membres peuvent s'abstenir d'accorder un délai de départ volontaire ou peuvent accorder un délai inférieur à sept jours. " Aux termes du paragraphe 4 de l'article 8 de ladite directive, " Lorsque les États membres utilisent - en dernier ressort - des mesures coercitives pour procéder à l'éloignement d'un ressortissant d'un pays tiers qui s'oppose à son éloignement, ces mesures sont proportionnées et ne comportent pas d'usage de la force allant au-delà du raisonnable. Ces mesures sont mises en œuvre comme il est prévu par la législation nationale, conformément aux droits fondamentaux et dans le respect de la dignité et de l'intégrité physique du ressortissant concerné d'un pays tiers. ".

12. D'autre part, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

13. En premier lieu, M. A ne peut se prévaloir à l'encontre de la décision contestée des dispositions de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, dès lors que cette directive a fait l'objet d'une entière transposition en droit interne. En outre, les éléments d'appréciations énoncés par les dispositions des articles L. 612-1 à L. 612-3 précités ne présentent pas un caractère plus restrictif que ceux prévus par les dispositions de la directive 2008/115/CE et ne sont, par suite, pas contraires aux objectifs de cette dernière. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision attaquée a été prise sur le fondement de dispositions législatives incompatibles avec les objectifs de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 et qu'elle méconnaît les termes de son article 7.2 doivent être écartés.

14. En deuxième lieu, et à supposer que le requérant soutienne que la décision de refus de délai de départ volontaire serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation, il ressort des pièces du dossier que M. A est démuni de tout document d'identité et de voyage en cours de validité, qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour, et qu'il s'est maintenu en France en situation irrégulière malgré la mesure d'éloignement prise à son encontre le 13 mai 2020. Si M. A se prévaut de ses attaches familiales en France, il n'en établit pas la réalité, ainsi qu'il a été dit au point 9 du présent jugement. Dès lors, en l'absence de circonstances particulières de nature à y faire obstacle, il y a lieu de regarder comme établi le risque que M. A se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

15. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. M. A doit être regardé comme soutenant que la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, il se borne alléguer qu'il est exposé à des poursuites judiciaires en Turquie en raison de ses activités politiques en faveur de la cause kurde, alors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 19 septembre 2019 et la Cour nationale du droit d'asile le 29 janvier 2020, et que ses demandes de réexamen ont été rejetées comme irrecevables. Par suite, il ne fait aucune circonstance particulière de nature à établir la réalité et la gravité de ces risques. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 12 octobre 2022 de M. A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions formées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de l'Eure.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

signé

M. E La greffière,

signé

E. Amegee

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2207876

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