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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2208368

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2208368

mardi 13 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2208368
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSIDIBE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 octobre 2022 au tribunal administratif de Rouen puis transmise et enregistrée au greffe du tribunal administratif de Versailles le 8 novembre 2022, ainsi qu'un mémoire enregistré le 22 novembre 2022, M. A D, représenté par Me Cacan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à

quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de l'admettre au séjour et d'enregistrer sa demande

d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence ;

- il a été pris en méconnaissance de son droit à être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle a été prise avant qu'il n'ait été statué sur sa demande d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 7° et 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les termes de l'arrêté ministériel du 18 janvier 2008 et ceux de la circulaire de 2012 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

En ce qui concerne la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

- elle ne lui accorde aucun délai et est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, le délai accordé étant insuffisant et inapproprié à sa situation, alors que le risque de fuite est inexistant et qu'il a des attaches familiales en France ;

- elle méconnaît le paragraphe 2 de l'article 7 et l'article 14 de la directive 2008/115/CE ;

- le préfet s'est fondé sur une disposition contraire à cette directive.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur de fait.

La requête a été communiquée au préfet de l'Eure qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme F pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 7 décembre 2022, en présence de M. Ileboudo, greffier :

- le rapport de Mme F, en présence de M. B, interprète ;

- le préfet de l'Eure n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Entré récemment sur le territoire français, selon ses déclarations, M. A D, ressortissant turc né le 5 juillet 2022 à Eleskirt, demande l'annulation de l'arrêté par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

2. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT-SJIPE-2022-84 du 13 septembre 2022, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture du 16 septembre 2022, le préfet de l'Eure a donné à M. E C, chef du bureau des migrations et de l'intégration, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite des attributions du bureau, dont relève la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

4. Alors qu'une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, M. D, qui se borne à soutenir de façon très générale que son droit d'être entendu a été méconnu, ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit pris l'arrêté attaqué et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à cet arrêté. Par suite, le vice de procédure invoqué par le requérant ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ressort des termes de l'arrêté contesté que, pour obliger M. D à quitter le territoire français, le préfet de l'Eure s'est fondé sur les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a retenu que l'intéressé n'était pas entré régulièrement sur le territoire et qu'il s'y était maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour. En outre, pour prendre cette décision, le préfet de l'Eure, qui a notamment fait état de la situation familiale de l'intéressé, a relevé que, compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, l'arrêté litigieux mentionne les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision attaquée et permet ainsi à l'intéressé d'en contester utilement le bien-fondé. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cet arrêté, ni des autres pièces du dossier, que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de l'intéressé avant de l'obliger à quitter le territoire français et fixer le pays de destination. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français et du défaut d'examen ne peuvent qu'être écartés.

6. En deuxième lieu, les moyens soulevés dans la requête, tirés de la méconnaissance des articles L. 313-11, 7° et 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, repris aux articles L. 423-23 et L. 425-9 du même code, ainsi que de la méconnaissance des termes de l'arrêté ministériel du 18 janvier 2008 ne sont assortis d'aucune précision permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé et doivent par suite être écartés.

7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. M. D se prévaut de la présence en France de ses parents, oncles et tantes. Toutefois, l'intéressé, dont l'entrée en France demeure récente, ne verse au dossier aucun élément permettant d'établir la réalité de ses allégations. Par ailleurs, M. D n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu longtemps et où sa mère et sa fratrie résident. Dans ces conditions, le préfet de l'Eure n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée ne peut être regardée comme entachée d'une erreur de fait ou d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

9. En quatrième et dernier lieu, si M. D fait valoir qu'il n'a pas été en mesure de déposer une demande d'asile, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'intéressé aurait tenté en vain de formuler une telle demande. Au demeurant, il précise que la préfecture n'avait pas connaissance de cet élément lors de sa décision.

En ce qui concerne la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ".

11. Dès lors que le délai de trente jours accordé, comme en l'espèce, à un étranger pour exécuter une obligation de quitter le territoire français constitue le délai de départ volontaire de droit commun, l'absence de prolongation de ce délai n'a pas à faire l'objet d'une motivation spécifique, à moins que l'étranger ait expressément demandé le bénéfice d'une telle prolongation ou qu'il ait fait valoir des éléments justifiant que ce délai soit prolongé. Le requérant n'alléguant pas avoir formulé une telle demande ou avoir fait valoir de tels éléments, il ne peut utilement soutenir que la décision lui accordant un délai de départ volontaire de trente jours serait insuffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse serait insuffisamment motivée doit être écarté.

12. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionne que le requérant n'a fait état d'aucune circonstance justifiant qu'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours lui soit accordé, que le préfet a examiné la situation personnelle de M. D. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

13. En troisième lieu, M. D ne peut se prévaloir à l'encontre de la décision contestée des dispositions de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, dès lors que cette directive a fait l'objet d'une transposition en droit interne. Par suite, ce moyen doit être écarté.

14. En quatrième lieu, les éléments d'appréciation énoncés par les dispositions de l'article L. 612-1 précité ne présentent pas un caractère plus restrictif que ceux prévus par les dispositions de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 et ne sont donc pas contraires aux objectifs de cette dernière. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée a été prise sur le fondement de dispositions législatives incompatibles avec les objectifs de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ne peut qu'être écarté.

15. En cinquième et dernier lieu, M. D n'apporte aucun élément probant permettant d'établir que le délai de départ volontaire de trente jours n'était pas approprié à sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

16. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

17. M. D fait état de traitements inhumains et dégradants qu'il encourrait en cas de retour dans son pays d'origine du fait de ses activités en faveur de la cause kurde. Il n'apporte toutefois aucune précision ni élément de justification de nature à étayer la réalité des risques encourus. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée ne peut être regardée comme entachée d'une erreur de fait ou d'une erreur manifeste d'appréciation.

18. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 12 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. D demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de l'Eure.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.

La magistrate désignée,

Signé

Ch. FLe greffier,

Signé

J. Ileboudo

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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