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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2208506

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2208506

vendredi 10 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2208506
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantZOUBKOVA-ALLIEIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2022, Mme D B épouse C, représentée par Me Zoubkova-Allieis, demande au tribunal :

1°) d'annuler, à titre principal, la décision du 7 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français et, à titre subsidiaire, la décision du même jour refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer sa situation en vue de la délivrance d'un titre de séjour pour soins, dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente ;

- elle est de nationalité moldave et roumaine et réside donc régulièrement en France en tant que ressortissante d'un État membre de l'Union européenne ; en outre, elle pouvait séjourner régulièrement en France pendant 90 jours sous couvert de son passeport moldave ;

- le préfet de l'Essonne a commis une erreur manifeste d'appréciation en estimant qu'elle représente une menace à l'ordre public ;

- les décisions attaquées méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que ses attaches privées et familiales se trouvent en France où elle travaille et réside avec son époux, de nationalité roumaine, et leur fils qui est scolarisé ; en outre, elle souffre d'une affection très handicapante qui lui a valu la délivrance d'une carte d'invalidité et met ses jours en danger en cas d'interruption de son traitement médical.

Par une ordonnance du 15 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 janvier 2023.

Le préfet de l'Essonne a produit un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le règlement n°2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Amar-Cid a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse C, ressortissante moldave, née le 1er septembre 1987, demande au tribunal d'annuler, à titre principal, la décision du 7 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français et, à titre subsidiaire, la décision du même jour refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-PREF-DCPPAT-BCA-132 du 23 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 126 du même jour de la préfecture de l'Essonne, M. A E, chef du bureau de l'asile, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'obligation de quitter le territoire français contestée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

4. D'autre part, aux termes des dispositions du 1 de l'article 5 du règlement du Parlement européen et du Conseil du 15 mars 2006 établissant un code communautaire relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes, désormais reprises à l'article 6 du règlement n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes : " () les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes : / () c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer des moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans le pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens () ". Si, en vertu des dispositions du règlement précité et du règlement n°2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018, les ressortissants moldaves sont dispensés de l'obligation de visa pour entrer dans l'espace Schengen s'ils détiennent un passeport biométrique, ils n'en restent pas moins assujettis aux autres conditions prévues au c de l'article 5 du règlement du 15 mars 2006.

5. Si Mme B épouse C soutient qu'elle est de nationalité moldave et roumaine et réside donc régulièrement en France en tant que ressortissante d'un État membre de l'Union européenne, elle ne produit ni passeport roumain ni aucun autre moyen de preuve à l'appui de ses allégations. Si elle fait, par ailleurs, valoir qu'elle a fait sa dernière entrée en France le 2 novembre 2022 sous couvert de son passeport moldave, elle ne produit pas de copie de ce document ni même n'allègue qu'il s'agirait d'un passeport biométrique. En outre, elle n'établit ni même ne soutient qu'elle remplissait les conditions posées par les dispositions précitées du c de l'article 6 du règlement du 9 mars 2016. Elle ne justifie ainsi pas du caractère régulier de son entrée ni de son séjour en France, comme a pu à bon droit le retenir le préfet de l'Essonne dans les motifs de son arrêté. Dès lors, elle se trouvait dans le cas prévu par le 1° de l'article L. 611-1 et pouvait légalement faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit donc être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Mme B épouse C fait valoir que ses attaches privées et familiales se trouvent en France où elle travaille et réside avec son époux, de nationalité roumaine, et leur enfant qui est scolarisé. Elle ne verse toutefois au dossier pas la moindre pièce au soutien de ses propos et se prévaut par ailleurs d'être entrée en France le 2 novembre 2022. Si elle fournit un certificat d'un médecin du département d'hématologie de l'Institut Gustave Roussy attestant qu'elle y suit un traitement jusqu'en mars 2024 pour une hémopathie maligne et produit une carte d'invalidité à son nom valable jusqu'en 2026, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'interruption de ce traitement aurait des conséquences d'une exceptionnelle gravité ni qu'elle ne pourrait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Dans ces conditions et quand bien même elle ne représenterait pas une menace pour l'ordre public, la décision par laquelle le préfet de l'Essonne a fait obligation à Mme B épouse C de quitter le territoire français ne peut être regardée comme ayant porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Il suit de là que le préfet de l'Essonne n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B épouse C remplirait les conditions pour se voir attribuer de plein droit un titre de séjour. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut, pour les mêmes raisons, qu'être écarté.

8. Mme B épouse C n'est, par suite, pas fondée à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

10. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser d'accorder à Mme B épouse C un délai de départ volontaire, le préfet de l'Essonne s'est fondé sur la circonstance que le comportement de l'intéressée constitue un trouble à l'ordre public au motif qu'elle a été interpelée le 6 novembre 2022 et placée en garde en vue pour conduite sans permis de conduire et sous l'empire d'un état alcoolique ainsi que délit de fuite après accident de la voie publique corporel. Toutefois, alors que Mme B épouse C conteste la matérialité des faits qui lui sont ainsi reprochés, le préfet de l'Essonne n'a produit, dans le cadre de la présente instance, ni mémoire ni pièces avant la clôture de l'instruction. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que le comportement de Mme B épouse C constitue une menace pour l'ordre public au sens du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B épouse C est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 7 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement, qui annule seulement la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire, n'implique pas d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer la situation de Mme B épouse C. Les conclusions de la requête tendant au prononcé d'une injonction sous astreinte doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande de Mme B épouse C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision portant refus de délai de départ volontaire contenue dans l'arrêté du préfet de l'Essonne pris à l'encontre de Mme B épouse C le 7 novembre 2022 est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B épouse C et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 17 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rollet-Perraud, présidente,

Mme Milon, première conseillère,

Mme Amar-Cid, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mars 2023.

La rapporteure,

Signé

J. Amar-Cid

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud

La greffière,

Signé

K. Dupré

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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