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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2209132

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2209132

mercredi 28 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2209132
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGAUTHIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 décembre et 20 décembre 2022, M. B A D, alors détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, représenté par Me Gauthier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 novembre 2022 par lequel le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle ; elle méconnaît les dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement prise à son encontre est entachée d'un défaut d'examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle ;

- la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire est entachée d'un défaut d'examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 décembre 2022, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 décembre 2022 :

- le rapport de Mme Mathé, magistrate désignée,

- les observations de Me Begue, substituant Me Gauthier, représentant M. A D, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et demande, en outre, l'admission provisoire de M. A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle,

- et les observations de M. A D, confirmant qu'il comprend la langue française, qui répond aux questions posées par le tribunal,

- le préfet de l'Essonne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A D, ressortissant brésilien né le 11 août 1996 à Sao Paulo, est, selon ses déclarations, entré en France en 2007 accompagné de sa mère. Considérant que le comportement de M. A D constituait une menace pour l'ordre public, le préfet de l'Essonne, par un arrêté du 24 novembre 2022 notifié le 5 décembre 2022, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans. M. A D, détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis depuis le 26 avril 2020, demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé, vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dont elle fait application. Elle mentionne avec suffisamment de précisions les circonstances de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Ces considérations sont suffisamment développées pour mettre utilement M. A D en mesure de discuter les motifs de cette décision et le juge d'exercer son contrôle. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans () ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu protéger de l'éloignement les étrangers qui sont en France depuis l'enfance, à raison de leur âge d'entrée et d'établissement sur le territoire. Dans ce cadre, les éventuelles périodes d'incarcération en France, si elles ne peuvent être prises en compte dans le calcul d'une durée de résidence, ne sont pas de nature à remettre en cause la continuité de la résidence habituelle en France depuis au plus l'âge de treize ans, alors même qu'elles emportent, pour une partie de la période de présence sur le territoire, une obligation de résidence, pour l'intéressé, ne résultant pas d'un choix délibéré de sa part.

5. M. A D ne justifie pas résider habituellement sur le territoire français depuis au moins ses treize ans, soit depuis au moins le 11 août 2009, en particulier pendant l'année 2013, pour laquelle il ne produit qu'un seul bulletin de notes relatif à l'année scolaire 2012/2013, qui ne précise pas à quel trimestre il se rattache, pendant l'année 2014, pour laquelle il ne produit que trois attestations selon lesquelles, le 11 mars 2014, M. A D, signataire du contrat d'accueil et d'intégration, a participé à la formation civique prescrite dans le cadre de ce contrat, a satisfait aux épreuves du test de connaissances en langue française et n'est pas soumis à la réalisation d'un bilan de compétences professionnelles, ainsi que pendant l'année 2015, pour laquelle il ne produit aucune pièce. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée méconnaît les dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

7. S'il ne peut être reproché au requérant d'avoir utilisé des alias en renseignant parfois uniquement son premier prénom " Lucas " et parfois son premier prénom suivi du second " Lucas-Henrique ", alors qu'il a donné, de manière exacte, son nom, sa date et son lieu de naissance, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A D a été condamné, par un jugement rendu le 19 janvier 2022 par le tribunal correctionnel de Versailles, à trois ans d'emprisonnement pour des faits de transport non autorisé de stupéfiants en récidive, de détention non autorisée de stupéfiants en récidive, d'offre ou de cession non autorisée de stupéfiants en récidive, d'acquisition non autorisée de stupéfiants en récidive, d'usage illicite de stupéfiants en récidive, de remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d'argent ou objet de détenus et de recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement, et qu'il avait déjà été condamné par deux jugements rendus par le tribunal correctionnel de Versailles, les 21 juin 2019 et 30 septembre 2020, respectivement pour des faits similaires à ceux pour lesquels il a été condamné le 19 janvier 2022, et pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité. En outre, le requérant ne conteste pas la matérialité des faits pour lesquels il a fait l'objet de signalements, qui concernent des faits de conduite d'un véhicule sans permis, de conduite d'un véhicule sans permis et sous l'empire d'un état alcoolique, conduite d'un véhicule sans permis et en ayant fait l'usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, de délit de fuite après un accident par le conducteur d'un véhicule, d'usage de stupéfiants, d'infractions à la législation sur les stupéfiants, de recel, de violences aggravées par deux circonstances, ainsi que de violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité. Compte tenu de la nature et de la gravité de ces faits, le comportement de M. A D constitue une menace pour l'ordre public. Ainsi, et dès lors que le requérant ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois, le préfet de l'Essonne était fondé à prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. A D ne justifie pas résider de manière habituelle et continue sur le territoire français depuis 2007, en particulier pendant les années 2013, 2014 et 2015. En outre, si le requérant se prévaut de la présence en France de sa mère et de son frère né le 4 août 2019, il ne produit pas le moindre élément de nature à démontrer qu'il entretiendrait avec eux des liens d'une particulière intensité ni que sa présence auprès d'eux serait indispensable. De plus, il a déclaré, lors de son audition par les services de police du 26 septembre 2022, qu'il était célibataire sans enfant, et qu'à sa sortie de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis il allait habiter à Montlhéry (Essonne) chez un " ami ". De plus, si le requérant justifie avoir travaillé à temps plein pour la société Les halles du Portugal entre octobre 2016 et novembre 2018 puis pour la société Yes sushi entre mai 2019 et mai 2020, en qualité d'employé polyvalent, il ne saurait se prévaloir d'une bonne intégration sur le territoire français compte tenu des éléments mentionnés au point 7. Par ailleurs, il n'est pas établi, ni même allégué, qu'il serait isolé en cas de retour dans son pays d'origine, ni qu'il ne pourrait pas s'y réinsérer socialement et professionnellement. Dans ces conditions, en faisant obligation à M. A D de quitter le territoire français, le préfet n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris cette décision et n'a, dès lors, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de l'Essonne ne se serait pas livré à un examen sérieux et approfondi de la situation personnelle de M. A D. En particulier, le requérant ne justifie pas avoir droit à la régularisation de sa situation administrative sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il réside habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ainsi qu'il a été dit au point 5, et la circonstance que la décision attaquée indiquerait de manière erronée qu'il n'a pas demandé le renouvellement de son titre de séjour temporaire ne saurait entraîner l'annulation de la décision attaquée pour ce motif dès lors que celle-ci est fondée sur les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi qu'il a été dit au point 7.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10, et en tout état de cause, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Essonne ne se serait pas livré à un examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle.

13. Il résulte de ce qui précède que M. A D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement prise à son encontre.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

14. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10, et en tout état de cause, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux et approfondi de la situation personnelle du requérant doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que M. A D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne a refusé d'assortir la mesure d'éloignement prise à son encontre d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

17. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que celui ne comporte pas la moindre indication sur la date à laquelle M. A D est entré en France ou tout autre mention permettant de déterminer la durée de présence, même alléguée, de l'intéressé sur ce territoire. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A D est insuffisamment motivée et doit, par suite, être annulée.

18. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen de la requête dirigé contre cette décision, que M. A D est fondé à demander l'annulation du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Compte tenu de ses motifs, le présent jugement, qui n'annule que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans édictée à l'encontre de M. A D, n'implique aucune mesure d'exécution. Ces conclusions doivent ainsi être rejetées.

Sur les frais du litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, la somme que demande le requérant au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. A de Olivera est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 24 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Essonne a interdit à M. A D de retourner sur le territoire français pendant trois ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A D et au préfet de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 décembre 2022.

La magistrate désignée,

signé

C. CLe greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2209132

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