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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2209287

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2209287

mardi 3 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2209287
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantDOGAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 12 décembre 2022 et 25 décembre 2022, M. B D, représenté par Me Dogan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 décembre 2022 par lequel le préfet des Yvelines a décidé son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande de protection internationale ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, dans un délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet n'a pas fait usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 décembre 2022, le préfet des Yvelines, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme A pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 décembre 2022 :

- le rapport de Mme Mathé, magistrate désignée,

- les observations de Me Saedi, substituant Me Dogan, représentant M. D, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il développe,

- et les observations de M. D, assisté de Mme C, interprète en langue turque, qui répond aux questions posées par le tribunal,

- le préfet des Yvelines n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant turc né le 10 janvier 1990, est entré irrégulièrement sur le territoire français. Le 11 octobre 2022, il a sollicité son admission au séjour au titre du droit d'asile auprès des services de la préfecture des Yvelines. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation des données dactyloscopiques centrales et informatisées du système Eurodac a révélé que les empreintes digitales de M. D avaient été relevées le 8 septembre 2022 par les autorités de contrôle compétentes en Allemagne. Les autorités allemandes, saisies le 19 octobre 2022 d'une demande de reprise en charge du préfet des Yvelines sur le fondement des dispositions du b) du 1. de l'article 18 du règlement (UE) n°604/2013, ont accepté cette requête, le 21 octobre 2022, sur le même fondement. Par un arrêté du 2 décembre 2022, le préfet des Yvelines a décidé de transférer M. D aux autorités allemandes. M. D demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. () ".

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour estimer que l'examen de sa demande de protection internationale relevait de la responsabilité d'un autre Etat, et qu'il ne relevait pas des dérogations prévues par les dispositions du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 ou de l'article 17 du même règlement. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. En outre, le préfet n'avait pas à faire état de l'ensemble des éléments de fait à raison desquels il a estimé que son arrêté ne méconnaissait pas les textes qu'il a visés. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de l'arrêté attaqué et du défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de M. D doivent être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. D s'est vu remettre, lors de l'entretien individuel qui s'est déroulé le 11 octobre 2022, les deux brochures d'information dites " A " (J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande d'asile ') et " B " (Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce que cela signifie '). Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement précité et contiennent l'intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que ces brochures lui ont été remises en langue française, il est précisé, par une mention manuscrite renseignée sur une attestation datée du 11 octobre 2022, signée par l'intéressé et sur laquelle le cachet de la préfecture des Yvelines est apposé, que " les brochures A et B - avec mon accord - m'ont été remises en langue française ", que " les informations contenues dans celles-ci ont été portées oralement à ma connaissance dans la langue d'audition, conformément à l'article 4 du règlement 604/2013, via : un agent qualifié de la préfecture par le biais d'ISM Interprétariat " et que " avec mon accord, l'entretien s'est déroulé avec un agent qualifié de la préfecture par le biais d'ISM Interprétariat en turc, langue que je comprends parfaitement ". De plus, il ressort des mentions du résumé de l'entretien individuel qui s'est déroulé le même jour, signé par M. D, que celui-ci a " été informé que sa demande d'asile est traitée conformément au règlement n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil, dit " règlement " DUBLIN " ", a indiqué " avoir compris la procédure engagée à son encontre " et certifie sur l'honneur que " l'information sur les règlements communautaires [lui a] été remise ". La circonstance que des traductions des brochures en langue turque, langue que l'intéressé a déclaré comprendre et parler, existent, mais n'ont pas été remises à M. D, n'a pas eu pour effet de priver ce dernier de la garantie mentionnée ci-dessus dès lors que les informations contenues dans les brochures en langue française lui ont été délivrées par le truchement d'un interprète en langue turque, et il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que cela aurait été fait de manière incomplète. Par ailleurs, ces brochures lui ont été délivrées dès le jour de l'enregistrement de sa demande de protection internationale en France, soit en temps utile avant que ne soit prise la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

7. Il ressort des mentions du résumé de l'entretien individuel, signé par M. D, que cet entretien s'est déroulé, par le truchement d'un interprète, en langue turque, langue qu'il a déclaré comprendre et parler, ainsi qu'il a été dit au point 5. En outre, au cours de cet entretien, M. D a notamment pu exposer son itinéraire ainsi que les moyens de transport qu'il a utilisés pour entrer clandestinement en France, et faire valoir tout élément utile à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile, y compris sur sa situation personnelle. Par ailleurs, en l'absence de tout élément de nature à faire naître un doute sérieux sur ce point, il n'est pas établi que l'agent de la préfecture qui a mené cet entretien n'aurait pas été mandaté à cet effet après avoir bénéficié d'une formation appropriée et ne serait, par suite, pas une " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions citées au point précédent, et dont la mention de l'identité sur le résumé de cet entretien n'est d'ailleurs imposée par aucun principe ni aucune disposition. Enfin, il n'est pas davantage établi que cet entretien ne se serait pas déroulé dans des conditions de nature à en garantir la confidentialité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Enfin, aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

9. Il résulte des dispositions précitées du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

10. Si le requérant se prévaut du séjour en France de sa sœur, qui y réside depuis 1993 selon ses déclarations, et, en qualité de réfugié, de trois oncles, dont les titres de séjour sont au demeurant très peu lisibles, ainsi que d'un cousin, à supposer même que le lien de filiation soit établi, il ressort des pièces du dossier que M. D est célibataire et sans enfant, et qu'il a vécu séparé d'eux pendant plusieurs années. En tout état de cause, M. D ne produit aucun élément probant de nature à démontrer l'intensité de ces liens familiaux ou des faits circonstanciés de nature à justifier la prise en charge, par les autorités françaises, de sa demande d'asile sur un fondement humanitaire. Dans ces conditions, en ne faisant pas usage de la faculté prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013, le préfet des Yvelines n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation de la situation de M. D.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 2 décembre 2022 par lequel le préfet des Yvelines a décidé de le transférer aux autorités allemandes. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 janvier 2023

La magistrate désignée,

signé

C. A Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2209287

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