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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2301743

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2301743

vendredi 2 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2301743
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSAIDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire enregistrés le 2 mars 2023 et le 20 avril 2023, Mme A D épouse F, représentée par Me Saïdi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du préfet de l'Essonne du 28 février 2023 portant obligation de quitter le territoire français et lui interdisant le retour sur le territoire français ;

3°) de mettre à la charge du préfet territorialement compétent la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle a méconnu son droit à être entendu garanti par l'article 41 2° de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et des principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle : en particulier, si elle a commis l'infraction de vol à l'étalage, c'est par état de nécessité ; cette infraction n'a par ailleurs donné lieu à aucune condamnation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2023, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 21 avril 2023, la clôture de l'instruction a été réouverte.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Vincent, première conseillère.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D épouse F, ressortissante tunisienne née le 11 février 1983, est entrée sur le territoire français à l'été 2019, de manière irrégulière. Son époux et leurs quatre enfants sont également présents sur le territoire français. Le 27 février 2023, elle a été interpellée par les services de police de la commune d'Evry-Courcouronnes pour vol à l'étalage et placée en garde à vue. Par arrêté du 28 février 2023 dont elle demande l'annulation, le préfet de l'Essonne l'a obligée à quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, à compter de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisée : " () / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante ait déposé une demande d'admission à l'aide juridictionnelle. Par suite, il n'y a pas lieu de l'y admettre.

Sur la légalité de la décision pourtant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-PREF-DCPPAT-BCA-247 du 16 décembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Essonne du 26 décembre 2022, le préfet de l'Essonne a donné délégation à Mme B G, cheffe de bureau de l'éloignement du territoire, pour signer les décisions relevant des attributions du bureau de l'éloignement du territoire, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E C, directeur de l'immigration et de l'intégration. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux : "1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation par le préfet de l'Essonne, autorité d'un Etat membre, est inopérant. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts.

6. Au cas d'espèce, il ressort des pièces du dossier que la requérante, de langue arabe mais assistée d'une traductrice, a été entendue par les services de police le 28 février 2023 et qu'elle a été mise à même de présenter des observations dans la perspective d'une décision d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union garantissant le respect des droits de la défense doit être également écarté.

7. En troisième lieu, la décision attaquée, qui n'avait pas à être exhaustive, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son défaut de motivation doit être écarté.

8. En quatrième lieu, il ne ressort pas de la décision attaquée que le préfet aurait méconnu le droit de la requérante à un examen particulier de sa situation personnelle. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Au cas d'espèce, la requérante fait valoir la durée de sa présence sur le territoire français, aux côtés de son époux et de leurs quatre enfants. Elle précise qu'elle parle couramment le français et qu'elle a tissé des liens avec des proches présents sur le territoire français. Toutefois, elle ne l'établit par aucune pièce ; par ailleurs il ressort des pièces du dossier que son époux, de nationalité tunisienne, est également présent sur le territoire français de manière irrégulière. Par suite, la décision contestée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

11. En sixième lieu, si elle reconnaît avoir commis une infraction de vol à l'étalage, c'est par état de nécessité. Elle fait par ailleurs valoir que cette infraction n'a donné lieu à aucune condamnation. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'elle a déjà fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français avec délai, édictée par le préfet de l'Essonne le 15 juin 2021 à laquelle elle n'a pas déféré. Il résulte par ailleurs du point 10 du présent jugement qu'elle ne démontre pas l'intensité de ses liens personnels et familiaux en France, en dehors de sa cellule familiale. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par le préfet dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle doit être écarté.

12. En septième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces dernières stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Au cas d'espèce, si la requérante établit que ses enfants, actuellement en classe élémentaire et en classe de quatrième en unité pédagogique pour élèves allophones (UPE2A) à Viry-Châtillon, sont scolarisés en France depuis l'année scolaire 2019-2020, cette circonstance est sans influence sur la légalité de la décision attaquée, celle-ci n'ayant pas pour objet de séparer les enfants de leur mère, les enfants mineurs, comme c'est le cas en l'espèce, ayant vocation à suivre leurs parents. De plus, il est constant que son époux, de nationalité tunisienne, est également en situation irrégulière. Par suite, la cellule familiale peut être reconstituée dans son pays d'origine. Dès lors, le moyen doit être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

15. Aux termes de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

16. En premier lieu, il ressort de la décision attaquée que le préfet a tenu compte de sa présence sur le territoire français depuis août 2019, de même que de la présence de son époux et de ses quatre enfants. Il a également pris en compte la circonstance, non contestée, que la requérante a déjà fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français le 15 juin 2021 et qu'elle a été interpellée le 27 février 2023 pour vol à l'étalage, infraction à la suite de laquelle elle a été placée en garde à vue. Par suite, la décision est suffisamment motivée.

17. En deuxième lieu, il résulte des dispositions précitées que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle.

18. Au cas d'espèce, il ressort de la décision attaquée qu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à la requérante. Il ne ressort pas non plus des pièces du dossier qu'elle ait fait valoir des circonstances humanitaires justifiant que l'autorité administrative n'édicte pas une telle interdiction. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation commise par le préfet doit être écarté.

19. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux déjà exposés au point 10 du présent jugement, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen doit être écarté.

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées et que l'ensemble des conclusions dirigées contre l'arrêté litigieux doit être rejeté. Par voie de conséquence, il en est de même des conclusions à fin d'injonction ainsi que des conclusions présentées sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de Mme D épouse F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D épouse F et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gosselin, président,

Mme Vincent, première conseillère,

Mme Geismar, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2023.

La rapporteure,

signé

L. Vincent

Le président,

signé

C. GosselinLa greffière,

signé

S. Burel

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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