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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2302181

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2302181

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2302181
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre - 4/11
Avocat requérantALLEG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mars 2023, Mme D A doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 mars 2023 par lequel le préfet de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande de protection internationale.

Elle soutient que :

- elle a quitté le Sénégal après avoir été mariée de force et maltraitée ;

- elle souhaite vivre en France.

La requête a été communiquée au préfet de l'Essonne, qui n'a pas produit de mémoire en défense, mais qui a versé, le 28 mars 2023, des pièces au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 avril 2023 :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Alleg, avocate désignée d'office représentant Mme A, présente et assistée de M. B, interprète en langue malinké, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et fait valoir en outre que, d'une part, l'arrêté attaqué est intervenu en méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 dès lors que, si l'entretien individuel dont a bénéficié la requérante a été réalisé par l'intermédiaire d'un interprète par téléphone, il n'a duré que quinze minutes et n'a pas permis la traduction orale des brochures d'information prévues par ces stipulations, d'une part, et que, d'autre part, sa demande d'asile devrait être examinée par la France ; par ailleurs, d'une part, elle est suivie médicalement en France après y avoir donné naissance à son enfant le 7 février 2023 et, d'autre part, elle craint, en cas de transfert en Espagne, de retrouver son mari, auteur de violences conjugales, qui se trouve également dans ce pays ;

- le préfet de l'Essonne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissante sénégalaise, née le 2 mars 1992, a sollicité son admission au séjour au titre du droit d'asile auprès des services de la préfecture de l'Essonne et s'est vue remettre, le 23 novembre 2022, une attestation de demandeur d'asile. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation des données dactyloscopiques centrales et informatisées du système Eurodac a révélé que les empreintes digitales de Mme A avaient été relevées le 16 septembre 2022 par les autorités de contrôle compétentes en Espagne alors que l'intéressée avait franchi irrégulièrement la frontière de cet État en venant d'un État tiers à l'Union européenne. Saisies d'une demande de prise en charge de Mme A, les autorités espagnoles ont explicitement accepté cette requête, le 11 janvier 2023. Par l'arrêté du 7 mars 2023, dont Mme A demande l'annulation, le préfet de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État, à la détermination de l'État responsable en application du règlement (UE) no 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ".

3. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A s'est vu délivrer, lors d'un entretien individuel réalisé le 23 novembre 2022, les deux brochures d'information dites " A " (J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande d'asile ') et " B " (Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce que cela signifie '). Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement précité et contiennent l'intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. Il ressort des mentions du résumé de l'entretien individuel, que l'intéressée a signé, que les deux brochures lui ont été remises en langue française, en l'absence de version officielle de ces brochures en malinké, langue comprise par la requérante. Si elle fait valoir que son entretien individuel, qui a duré quinze minutes, n'a pas permis la traduction de ces documents, elle ne l'établit pas et, d'une part, aucune disposition légale ou règlementaire n'impose une lecture complète de ces documents lors de cet entretien et, d'autre part, il ressort des pièces produites par le préfet que l'entretien s'est déroulé par l'intermédiaire d'un interprète par téléphone en langue malinké, qui a porté oralement à sa connaissance les informations contenues dans ces brochures, et que l'intéressée a indiqué avoir compris la procédure engagée à son encontre. Enfin, ces brochures lui ont été délivrées dès le jour de l'enregistrement de sa demande d'asile en France, soit en temps utile avant qu'intervienne la décision de transfert litigieuse. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 4 ne peut qu'être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme, dont les stipulations ont été reprises à l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

6. Il résulte des dispositions précitées du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

7. Mme A, qui indique qu'elle souhaite rester en France, doit être regardée comme soutenant que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 eu égard à sa situation personnelle. Si la requérante fait valoir qu'ayant été mariée de force au Sénégal, elle a fui son village pour échapper aux violences conjugales qu'elle subissait, la décision de transfert attaquée n'a ni pour objet ni pour effet d'éloigner la requérante vers ce pays, mais seulement de prononcer son transfert aux autorités espagnoles, sans qu'il ne ressorte d'aucune des pièces du dossier que l'intéressée ne serait pas en mesure de faire valoir devant ces mêmes autorités, responsables de l'examen de sa demande d'asile, les risques auxquels elle serait exposée en cas de retour dans son pays d'origine et alors d'ailleurs qu'elle fait valoir que son mari ne s'y trouve plus. En outre, si la requérante indique qu'elle craint, en cas de transfert en Espagne, d'y retrouver son mari, auteur de violences conjugales, qui se trouverait également dans ce dernier pays, elle n'apporte toutefois aucun élément permettant d'établir la réalité de ces allégations ni celle du risque qui pèserait sur elle en cas de transfert en Espagne. Par ailleurs, s'il ressort des termes de l'arrêté attaqué que Mme A, qui était enceinte de plus de sept mois lorsqu'elle a sollicité l'asile en France, a donné naissance à un enfant, le 7 février 2023, à Corbeil-Essonnes (91), et bénéficie d'un suivi médical en France, la requérante ne soutient ni même n'allègue que son enfant serait dans l'impossibilité de voyager avec elle vers l'Espagne, pays frontalier de la France, ni qu'il ne serait pas pris en charge avec elle par les autorités espagnoles dans des conditions adaptées. Enfin, Mme A ne présente aucune pièce permettant d'attester l'existence de lien privés et familiaux en France. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Essonne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par Mme A tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Essonne du 7 mars 2023 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et au préfet de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 avril 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

J. C Le greffier,

Signé

J. Ileboudo

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2302181

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