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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2302206

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2302206

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2302206
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationMagistrat Mathé
Avocat requérantSELARL FRANCOIS JACQUOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure antérieure devant le tribunal :

Par une requête enregistrée le 16 mai 2021 sous le n°2104071, l'association Commission des citoyens pour les droits de l'homme (CCDH), représentée par Me Jacquot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand a refusé de lui communiquer le rapport annuel pour 2018 rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention et la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi au titre de cette même année ;

2°) d'enjoindre à l'établissement public de santé Barthélémy Durand de lui communiquer les documents en cause, sans les mentions permettant d'identifier les personnels hospitaliers, à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement public de santé Barthélémy Durand la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée porte atteinte à la liberté d'accès aux documents administratifs ; le rapport annuel sur l'isolement et la contention est communicable ; il s'agit d'un document administratif et il n'existe aucun motif de ne pas le communiquer in extenso et sans la moindre occultation ; ce rapport ne contient en général aucune donnée permettant d'identifier les patients ou les personnels de santé ; le registre des isolements et contentions est également communicable ; elle ne sollicite pas la communication de ce document sans les mentions permettant d'identifier les personnels ; en revanche, l'identifiant patient anonymisé ne doit pas être occulté dès lors que la protection de la vie privée des patients et la traçabilité des mesures d'isolement et de contention sont assurées par l'identifiant anonymisé ; en outre, l'identifiant anonymisé est institué pour garantir la poursuite de l'objectif du législateur qui est d'assurer la traçabilité des mesures d'isolement ; par ailleurs, l'occultation de l'identifiant anonymisé du patient et des mentions relatives aux durées d'isolement et de contention contreviendrait à l'objectif constitutionnel de permettre aux citoyens de demander des comptes à tout agent public de son administration ;

- la décision attaquée porte une atteinte injustifiée à sa liberté d'expression, protégée par les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, compte tenu notamment de son objet statutaire ;

- il existe une obligation de communiquer immédiatement ces documents, sans attendre le jugement du tribunal administratif.

Par des mémoires en défense enregistrés les 16 octobre 2021 et 25 janvier 2022, l'établissement public de santé Barthélémy Durand conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les dispositions des articles L. 311-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration sont inapplicables en raison du régime spécial de consultation des documents dont la communication est demandée, prévue par l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique ;

- il est dans l'impossibilité de communiquer le registre de contention et d'isolement de l'année 2018, un tel document étant inexistant ;

- les documents en cause ne sont pas communicables à l'association requérante, même en anonymisant les mentions permettant d'identifier les personnels de santé, compte tenu des secrets protégés par la loi ;

- la communication des documents demandés constituerait une violation de la protection des données personnelles au titre du règlement général sur la protection des données ;

- le nom de l'établissement étant toujours visible sur le registre des contentions et isolement, il existe un risque d'actions contre l'établissement ou contre l'ensemble du personnel de santé de l'établissement ou en ciblant les personnes qui, par leurs fonctions, participent aux décisions d'isolement et de contention ;

- la décision attaquée ne méconnaît pas les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Procédure devant le Conseil d'Etat :

Par une décision n°s465652,465975 du 16 mars 2023, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, saisi d'un pourvoi introduit par l'établissement public de santé Barthélémy Durand, a annulé le jugement n°2104071 rendu le 12 mai 2022 par le tribunal administratif de Versailles, et a renvoyé le jugement de cette affaire devant le même tribunal, qui a enregistré la requête qui a enregistré la requête le 16 mars 2023 sous le n°2302206.

Procédure devant le tribunal après renvoi :

Par des mémoires enregistrés les 12 avril et 13 avril 2023, l'association CCDH, représenté par Me Jacquot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand a refusé de lui communiquer le rapport annuel pour 2018 rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention et la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi au titre de cette même année ;

2°) d'enjoindre au directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand le rapport annuel établi pour l'année 2018 par l'établissement rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention, ainsi que la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2018, après occultation des mentions permettant d'identifier les personnels de santé ainsi que celles relatives à l'identifiant patient, mais sans occultation de toute autre mention, sous astreinte de 250 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement public de santé Barthélémy Durand la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que le règlement général sur la protection des données est inapplicable à des données qui seraient totalement anonymisés dès lors qu'il concerne toute information concernant une personne physique identifiée ou identifiable ; le risque d'identification des patients dont les données sont traitées sous forme pseudonymisée, doit être apprécié d'une manière objective et concrète, en fonction des moyens qui pourraient raisonnablement être mis en œuvre par elle-même ; en l'espèce, elle n'est qu'une petite association qui ne dispose pas des moyens techniques ni d'autres données sur les patients de nature à faire courir un risque d'identification aux personnes figurant dans le registre ; elle prend acte de la décision du Conseil d'Etat, qu'elle estime toutefois infondée et contestable, et ne sollicite la communication du registre d'isolement et de contention qu'après occultation des identifiants patients ; en revanche, elle demande la communication du rapport annuel sans occultation dès lors qu'il ne contient aucune donnée nominative.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 avril 2023, l'établissement public de santé Barthélemy Durand conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, il est dans l'impossibilité matérielle de communiquer le registre de contention et d'isolement de l'année 2018, qui constitue un document inexistant ;

- à titre subsidiaire, même s'il prend acte de la renonciation de l'association requérante à demander la communication du registre de contention et d'isolement sans occultation des identifiants patients, il demeure dans l'impossibilité d'accéder à sa demande étant donné qu'il s'agit d'un document comportant des données à caractère personnel, caractère que ces données ne perdent pas par la seule occultation de l'identifiant ;

- la communication des documents demandés constituerait une violation des secrets protégés par la loi ainsi que de la protection des données personnelles au titre du règlement général sur la protection des données ;

- le nom de l'établissement étant toujours visible sur le registre des contentions et isolement, il existe un risque d'actions contre l'établissement ou contre l'ensemble du personnel de santé de l'établissement ou en ciblant les personnes qui, par leurs fonctions, participent aux décisions d'isolement et de contention ;

- la décision attaquée ne méconnaît pas les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- l'avis n°20201304 du 4 juin 2020 de la commission d'accès aux documents administratifs ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- l'ordonnance n°58-1067 du 7 novembre 1958 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données ;

- le code de la santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Mathé pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mathé, magistrate désignée,

- les conclusions de M. Armand, rapporteur public,

- et les observations de M. B, représentant l'association CCDH, et de M. A, représentant l'établissement public de santé Barthélémy Durand.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courriel en date du 27 décembre 2019, l'association Commission des citoyens pour les droits de l'homme (CCDH) a adressé à l'établissement public de santé Barthélémy Durand, une demande de communication de la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi pour la période du 1er janvier au 31 décembre 2018, et du rapport annuel établi au titre de l'année 2018. En l'absence de réponse, l'association CCDH a saisi, le 20 mars 2020, la commission d'accès aux documents administratifs qui, le 4 juin 2020, a rendu un avis favorable à la communication de ces documents sous les réserves prévues aux articles L. 311-5 et L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration. Une décision implicite confirmant le refus de communication initialement opposé à l'intéressée est née à la suite du silence gardé pendant deux mois par le directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand à compter de la notification de la saisine de la commission d'accès aux documents administratifs. Par sa requête, l'association CCDH demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 311-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Sous réserve des dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l'article L. 300-2 sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre ". Aux termes de l'article L. 300-2 de ce code : " Sont considérés comme documents administratifs, au sens des titres Ier, III et IV du présent livre, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, les documents produits ou reçus, dans le cadre de leur mission de service public, par l'Etat, les collectivités territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé chargés d'une telle mission ". Aux termes de l'article L. 311-6 du même code : " Ne sont communicables qu'à l'intéressé les documents administratifs : / 1° Dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée, au secret médical () / 3° Faisant apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice () ". Aux termes de l'article L. 311-7 de ce même code : " Lorsque la demande porte sur un document comportant des mentions qui ne sont pas communicables en application des articles L. 311-5 et L. 311-6 mais qu'il est possible d'occulter ou de disjoindre, le document est communiqué au demandeur après occultation ou disjonction de ces mentions. "

3. Aux termes de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique : " L'isolement et la contention sont des pratiques de dernier recours. Il ne peut y être procédé que pour prévenir un dommage immédiat ou imminent pour le patient ou autrui, sur décision d'un psychiatre, prise pour une durée limitée. Leur mise en œuvre doit faire l'objet d'une surveillance stricte confiée par l'établissement à des professionnels de santé désignés à cette fin et tracée dans le dossier médical. / Un registre est tenu dans chaque établissement de santé autorisé en psychiatrie et désigné par le directeur général de l'agence régionale de santé pour assurer des soins psychiatriques sans consentement en application du I de l'article L. 3222-1. Pour chaque mesure d'isolement ou de contention, ce registre mentionne le nom du psychiatre ayant décidé cette mesure, sa date et son heure, sa durée et le nom des professionnels de santé l'ayant surveillée. Le registre, qui peut être établi sous forme numérique, doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au Contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires. L'établissement établit annuellement un rapport rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention, la politique définie pour limiter le recours à ces pratiques et l'évaluation de sa mise en œuvre. Ce rapport est transmis pour avis à la commission des usagers prévue à l'article L. 1112-3 et au conseil de surveillance prévu à l'article L. 6143-1. "

4. Les dispositions précitées de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique, qui prévoient, d'une part, que le registre de contention et d'isolement doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au Contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires et, d'autre part, que le rapport annuel rendant compte de ces pratiques est transmis pour avis à la commission des usagers et au conseil de surveillance de l'établissement, n'ont ni pour objet ni pour effet de soustraire ces documents aux règles du code des relations entre le public et l'administration régissant le droit d'accès aux documents administratifs. Par suite, ces dispositions ne sont pas applicables au litige, lequel porte exclusivement sur la communicabilité de ces documents.

5. Par ailleurs, le registre des mesures d'isolement et de contention, ainsi que le rapport annuel rendant compte de ces pratiques, qui sont établis et détenus par les établissements de santé dans le cadre de leur mission de service public, constituent des documents administratifs au sens de l'article L. 300-2 du code des relations entre le public et l'administration, et sont ainsi communicables en application de l'article L. 311-1 de ce code. Toutefois, les articles L. 311-6 et L. 311-7 du même code subordonnent leur communication aux tiers à la condition que soient occultées ou disjointes les mentions dont la communication porterait atteinte notamment à la vie privée ou au secret médical des patients, ainsi que celles dont la communication pourrait porter préjudice au personnel soignant, permettant ainsi de concilier les différents intérêts en présence.

En ce qui concerne le registre de contention et d'isolement de l'année 2018 :

6. L'établissement public de santé Barthélémy Durand fait valoir, sans être aucunement contredit, qu'au titre de l'année en litige, son personnel soignant remplissait seulement un relevé individuel d'informations administratives comportant l'identité du patient et faisant partie du dossier médical du patient, qui ne constitue pas le document visé dans la demande présentée par l'association CCDH, qui n'existe pas. Dans ces conditions, il doit être regardé comme étant dans l'impossibilité matérielle de communiquer ce document administratif. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête concernant ce document, l'association requérante n'est pas fondée à demander l'annulation du refus de lui communiquer ce document.

En ce qui concerne le rapport annuel de l'année 2018 :

7. Il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que le rapport annuel contiendrait des mentions dont la divulgation serait de nature à révéler le comportement de l'établissement public de santé Barthélémy Durand dans des conditions pouvant lui porter préjudice au sens du 3° de l'article L. 311-6 du code des relations entre le public et l'administration, porterait atteinte à la protection de la vie privée et au secret médical au sens du 1° de l'article L. 311-6 du même code, ou, en tout état de cause, au secret professionnel, ni des données constituant des données personnelles au sens et pour l'application du règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données. Par suite, le refus de communiquer ce document administratif est entaché d'illégalité.

8. Il résulte de tout ce qui précède que l'association CCDH est seulement fondée à demander l'annulation de la décision implicite du directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand en tant que celui-ci a refusé de lui communiquer le rapport annuel de l'année 2018.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Compte tenu de ses motifs, le présent jugement implique seulement mais nécessairement que le directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand communique à l'association requérante, une copie du rapport annuel de l'année 2018. Il y a lieu de lui adresser une injonction en ce sens et de lui impartir pour y procéder un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'établissement public de santé Barthélémy Durand la somme que demande l'association requérante au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet née du silence gardé par le directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand sur la demande de l'association CCDH est annulée en tant qu'elle refuse de lui communiquer le rapport annuel de l'année 2018.

Article 2 : Il est enjoint au directeur de l'établissement public de santé Barthélémy Durand de communiquer à l'association CCDH, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, une copie du rapport annuel de l'année 2018.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'association Commission des citoyens pour les droits de l'homme et à l'établissement public de santé Barthélémy Durand.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La magistrate désignée,

signé

C. Mathé La greffière,

signé

C. Benoit-Lamaitrie La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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