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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2302636

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2302636

vendredi 21 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2302636
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCOLLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 avril 2023, M. C A, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2023 par lequel le préfet de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande de protection internationale ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard de procéder au réexamen de sa situation administrative et de lui délivrer une attestation provisoire de séjour dans les mêmes conditions de délais et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle eu égard à la persécution et à la torture qu'il a subi dans son pays d'origine en raison de son soutien à la cause kurde ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne veut pas être séparé de son frère qui a obtenu le statut de réfugié politique ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce qu'il encourt un danger pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine.

La requête a été communiquée au préfet de l'Essonne qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a versé le 13 avril 2023 des pièces au dossier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 14 avril 2023, en présence de Mme Sambake, greffière :

- le rapport de Mme B ;

- les observations de Me Collet, avocat désigné d'office représentant M. A, assistée de Mme E, interprète en langue turque, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre d'une part, que la remise des brochures est insuffisante pour prouver la bonne interprétation de l'intégralité de leur contenu eu égard à l'absence de la mention de la durée de l'entretien et à la réalisation de celui-ci à distance par un interprète au téléphone et à la contradiction sur la situation personnelle de l'intéressé retranscrit dans le rapport ; d'autre part, que l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que son frère et son oncle, réfugiés, résident régulièrement sur le territoire et que l'intéressé est hébergé chez son oncle. Enfin, la décision par laquelle les autorités allemandes ont accepté sa prise en charge est rédigée en langue anglaise sans être accompagnée d'une traduction ;

- les observations de M A ;

- le préfet de l'Essonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été différée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant turc né le 30 août 1999, a sollicité le 13 janvier 2023 son admission au séjour au titre du droit d'asile auprès des services du préfet de l'Essonne. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation des données dactyloscopiques centrales et informatisées du système Eurodac a révélé que les empreintes digitales de M. A avaient été relevées le 29 octobre 2022 par les autorités de contrôle compétentes en Allemagne à l'occasion de l'enregistrement d'une demande de protection internationale dans ce pays. Saisies d'une demande de reprise en charge de M. A, les autorités allemandes ont accepté cette requête, le 19 janvier 2023. Par l'arrêté du 20 mars 2023, le préfet de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes du premier paragraphe de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. M. A fait valoir que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France au titre du droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, eu égard à sa situation personnelle. Il ressort des pièces du dossier et notamment du fichier d'état civil, des attestations produites, et de la preuve de sa résidence sur le territoire français avec son oncle, lui aussi en situation régulière sur le territoire que les liens familiaux existant entre le requérant et les membres de sa famille, bénéficiaires d'une protection internationale en France sont établis. En outre, le frère du requérant a obtenu en décembre 2022 le statut de réfugié. Il s'ensuit que, dans les circonstances particulières de l'espèce, M. A est fondé à demander que soit appliquée par les autorités française la clause discrétionnaire prévue au premier paragraphe de l'article 17 de ce règlement, en vertu de laquelle l'examen de la demande de protection internationale du requérant relève de ces mêmes autorités. Dans ces conditions, le préfet de l'Essonne a commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

4. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 mars 2023 par lequel le préfet de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités allemandes.

5. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

6. Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'enjoindre au préfet de l'Essonne, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de statuer à nouveau sur la situation de M. A au regard des motifs exposés au point 5, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, durant ce réexamen, une attestation de demande d'asile. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. M. A ayant bénéficié de l'assistance de l'avocat commis d'office, il n'a exposé aucun frais. Par suite, les conclusions qu'il présente au titre du remboursement de ses frais d'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 20 mars 2023 du préfet de l'Essonne de transfert aux autorités allemandes est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne ou au préfet territorialement compétent, de mettre M. A en possession d'une attestation de demande d'asile lui permettant de présenter sa demande d'asile en France, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 avril 2023.

La magistrate désignée,

Signé

S. BLa greffière,

Signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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