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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2305055

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2305055

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2305055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantNAMIGOHAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 juin et 15 septembre 2023, M. B D, représenté par Me Namigohar, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 20 juin 2023 par lesquelles le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un certificat de résidence algérien mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente et sans délai une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne le moyen commun :

- les décisions ont été signées par une autorité incompétente.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas bénéficié de l'information du salarié en situation de travail dissimulé prévue par l'article R. 8252-1 du code du travail et pouvait se prévaloir du délai de réflexion prévu par l'article R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- son droit à être entendu prévu à l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et principe général du droit de l'Union européenne, a été méconnu ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- cette décision méconnait les articles 6-5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement qui la fonde et dont il entend également se prévaloir par la voie de l'exception ;

- cette décision méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par une ordonnance du 15 septembre 2023, la clôture de l'instruction initialement fixée au 15 septembre 2023 a été reportée au 21 septembre 2023.

Le préfet de l'Essonne a produit un mémoire, enregistré le 10 octobre 2023, postérieurement à la clôture d'instruction, non communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- et les observations de Me Meurou, substitué à Me Namigohar, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 29 juillet 1986, entré en France en avril 2022 selon ses déclarations, a été interpellé le 20 juin 2023 pour travail dissimulé. Par un arrêté du même jour, le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. L'intéressé demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun :

2. Par un arrêté n° 2023-PREF-DCPPAT-BCA-091 du 17 mai 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 057 du même jour de la préfecture de l'Essonne, Mme C A, adjointe au chef de bureau de l'éloignement, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions contestées doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 dudit code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

4. L'arrêté contesté comporte les considérations de droit et de fait constituant le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire français. En effet, après avoir rappelé les textes dont le préfet a fait application, l'arrêté énonce les éléments de fait relatifs à la situation personnelle et familiale de M. D. Il indique en particulier l'état civil du requérant et sa nationalité et la date alléguée de son arrivée en France, ainsi que la circonstance qu'il s'est irrégulièrement maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa. Ainsi, contrairement à ce que fait valoir l'intéressé, et alors même que les motifs de l'arrêté attaqué ne reprennent pas l'ensemble des éléments caractérisant sa situation, la décision portant obligation de quitter le territoire français répond aux exigences de motivation posées par les dispositions citées au point précédent.

5. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 8252-1 du code du travail adoptées pour assurer la transposition en droit français des objectifs fixés par l'article 13 de la directive 2009/52/CE : " Lorsque l'un des agents mentionnés à l'article L. 8271-7 constate qu'un travailleur étranger est occupé sans être en possession d'un titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France, il lui remet un document l'informant de ses droits dont le contenu est défini à l'article R. 8252-2. ". L'article R. 8252-2 du même code dispose que : " Le document remis au salarié étranger non autorisé à travailler comporte les informations suivantes : / 1 Dans tous les cas : () f) La possibilité de porter plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre les infractions visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal et de pouvoir bénéficier à cet effet d'une carte de séjour temporaire durant la procédure, au titre de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; () ". En outre, il résulte des dispositions de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an () ". De plus, aux termes de l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le service de police ou de gendarmerie qui dispose d'éléments permettant de considérer qu'un étranger, victime d'une des infractions constitutives de la traite des êtres humains ou du proxénétisme prévues et réprimées par les articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, est susceptible de porter plainte contre les auteurs de cette infraction ou de témoigner dans une procédure pénale contre une personne poursuivie pour une infraction identique, l'informe : / 1° De la possibilité d'admission au séjour et du droit à l'exercice d'une activité professionnelle qui lui sont ouverts par l'article L. 425-1 ; / 2° Des mesures d'accueil, d'hébergement et de protection prévues aux articles R. 425-4 et R. 425-7 à R. 425-10 ; / 3° Des droits mentionnés à l'article 53-1 du code de procédure pénale, notamment de la possibilité d'obtenir une aide juridique pour faire valoir ses droits. / Le service de police ou de gendarmerie informe également l'étranger qu'il peut bénéficier d'un délai de réflexion de trente jours, dans les conditions prévues à l'article R. 425-2, pour choisir de bénéficier ou non de la possibilité d'admission au séjour mentionnée au 1°. / Ces informations sont données dans une langue que l'étranger comprend et dans des conditions de confidentialité permettant de le mettre en confiance et d'assurer sa protection () ". Enfin, aux termes de l'article R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Pendant le délai de réflexion, aucune décision d'éloignement ne peut être prise à l'encontre de l'étranger en application de l'article L. 611-1, ni exécutée () ". Les dispositions précitées chargent les services de police d'une mission d'information, à titre conservatoire et préalablement à toute qualification pénale, des victimes potentielles de faits de traite d'êtres humains. Ainsi, lorsque ces services ont des motifs raisonnables de considérer que l'étranger pourrait être reconnu victime de tels faits, il leur appartient d'informer ce dernier de ses droits en application de ces dispositions. En l'absence d'une telle information, l'étranger est fondé à se prévaloir du délai de réflexion pendant lequel aucune mesure d'éloignement ne peut être prise ni exécutée, notamment dans l'hypothèse où il a effectivement porté plainte par la suite.

6. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D, qui travaillait pour la société Val d'Yerres viandes en qualité de boucher, produit ses bulletins de salaire au titre de cet emploi depuis le mois d'août 2022 ainsi qu'un certificat de travail, un reçu pour solde de tout compte et une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée à temps plein, et qui indique être logé chez sa sœur, ait fait l'objet de traite des êtres humains telle que définie par l'article 225-4-1 du code pénal. Il n'est ainsi pas établi ni même soutenu sérieusement que les services de police auraient eu des motifs raisonnables de considérer que l'intéressé pourrait être reconnu victime de tels faits, la seule existence d'un travail dissimulé ne pouvant être regardée comme étant de nature à faire présumer une telle situation. M. D ne peut, par suite, pas se prévaloir des dispositions des articles R. 8252-1 du code du travail et R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En troisième lieu, le requérant soulève le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire, qui constitue l'une des composantes du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne, invocable à l'encontre de la décision litigieuse. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne C-383/13 PPU du 10 septembre 2013, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. Le requérant, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu, alors qu'il a pu présenter ses observations sur sa situation personnelle, familiale et matérielle au moment de son audition par les services de police le 20 juin 2023, ne précise pas en quoi il disposait d'autres informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure attaquée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

8. En quatrième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas, avant de prendre la décision contestée, procédé à un examen particulier de la situation de M. D. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

9. En cinquième lieu, M. D ne peut utilement se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 à l'égard de la décision attaquée, qui n'a pas pour objet de lui refuser la délivrance d'un certificat de résidence algérien sur ce fondement.

10. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

11. M. D est entré récemment sur le territoire français, où il ne justifie pas des attaches familiales alléguées par la seule production d'attestations et de documents d'identité de personnes qu'il présente comme sa sœur et son beau-frère sans démontrer le lien familial qui les unit. Son activité professionnelle à la supposer établie pour la durée alléguée est en outre récente, et il ne justifie pas d'une particulière insertion sociale ou professionnelle par les seuls documents qu'il produit, alors qu'il ressort des termes de l'arrêté attaqué qu'il a été interpellé le 20 juin 2023 en position de travail dissimulé et a été placé en garde à vue pour les faits de faux et usage de faux documents administratifs. Enfin, M. D est célibataire, sans charge de famille en France et n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où résident ses frères et où il a vécu jusqu'à trente-deux ans. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur la situation personnelle. Les moyens doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

12. En premier lieu, si le requérant excipe de l'illégalité de la décision d'éloignement pour demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination, il n'invoque par voie d'exception aucun autre moyen que ceux déjà développés, écartés par voie d'action. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision d'éloignement, soulevé à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi doit, dès lors, être écarté.

13. En second lieu, si M. D soutient que la décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, un tel moyen n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bienfondé.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 20 juin 2023 du préfet de l'Essonne doivent être rejetées ainsi que celles, par voie de conséquence, à fin d'injonction et d'astreinte et au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 octobre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

A. Gateau

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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