vendredi 22 septembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2306162 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | LOUËR |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 22 juillet et 5 août 2023, M. B F, représenté par Me Louër, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 20 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois et a pris une décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter d'un délai de 15 jours suivant la notification du jugement à intervenir ;
4°) à défaut, d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai sous astreinte ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Louër au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français est illégale car entachée d'insuffisance de motivation et de défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- la consultation des fichiers du traitement des antécédents judiciaires est illégale en ce que le préfet ne produit ni ne vise aucune habilitation ;
- cette décision est également illégale en ce qu'il ne représente aucune menace à l'ordre public ;
- cette décision est également illégale en ce qu'elle a méconnu l'article 8 de la CEDH et en ce qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée et a été prise sur un fondement erroné ; il ne constitue aucune menace à l'ordre public et ne fait montre d'aucune condamnation pénale ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale en ce qu'elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français sans délai elle-même illégale ; de plus, la formule stéréotypée employée par le préfet ne correspond pas à sa situation réelle ;
- la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen doit également être annulée comme étant fondée sur l'obligation de quitter le territoire français sans délai, qui est illégale.
Le préfet de la Seine-Saint-Denis a produit des pièces le 31 juillet 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme H pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 6 septembre 2023, en présence de Mme Amegee, greffière :
- le rapport de Mme H,
- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Entré sur le territoire français en 2020, selon ses déclarations, M. F, ressortissant algérien né le 30 avril 1998 à Alger, demande l'annulation de l'arrêté par lequel le préfet de Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois et a procédé à son signalement dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour.
Sur l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :" Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. F, il y a lieu de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. F ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, pour fixer le pays de renvoi et pour lui interdire le retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de cet arrêté, ni des autres pièces du dossier, que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. F avant de l'obliger à quitter le territoire français, alors au demeurant qu'il n'établit pas, par les pièces qu'il produit, avoir une demande de titre de séjour en cours d'examen. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de l'arrêté et du défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressé doivent être écartés.
4. En deuxième lieu, M. F soutient que, pour retenir que son comportement constitue une menace à l'ordre public et prononcer à son encontre une mesure d'éloignement, le préfet s'est notamment fondé sur la consultation du fichier du traitement des antécédents judiciaires, dont il n'est pas établi qu'elle aurait été mise en œuvre dans le respect des dispositions de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale par des personnels individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. Si les faits délictueux pour lesquels l'intéressé est défavorablement connu des services de police ont été portés à la connaissance du préfet par la consultation de ce fichier, il ressort de la décision contestée que celle-ci est également fondée sur la circonstance que M. A se disant F a été interpellé par les services de police le 20 juillet 2023 pour des faits de recel de vol/ détention de stupéfiant et port d'arme de catégorie C, ainsi qu'il résulte du procès-verbal de police produit par le préfet de la Seine-Saint-Denis. En tout état de cause, l'appréciation selon laquelle le comportement de M. F constituerait une menace pour l'ordre public ne constitue que l'un des motifs de la décision portant obligation de quitter le territoire français. En effet, pour obliger M. F à quitter le territoire français, le préfet a également retenu que l'intéressé s'est soustrait à l'exécution de précédentes mesures d'éloignement prononcées le 31 janvier 2022 par le préfet de l'Isère et le 27 juillet 2022 par le préfet de l'Essonne, informations nécessairement détenues par l'administration préfectorale, que M. F n'a pas été en mesure de présenter de document transfrontière au moment de son interpellation et ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, ce qui n'est pas contesté par M. F. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en se fondant seulement sur ces derniers motifs. Dans ces conditions, le vice de procédure allégué, à le supposer avéré, n'a pas été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision et n'a pas davantage privé l'intéressé d'une garantie. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter tout élément permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
6. En l'espèce, si M. F soutient qu'il réside en France auprès de sa famille et qu'il vit avec une ressortissante française, il ne l'établit pas, se bornant à produire une attestation de Mme D E et la copie de la carte nationale d'identité de cette dernière, alors, au demeurant, qu'il a indiqué, dans son dossier de demande d'aide juridictionnelle, résider chez Mme C G. M. F n'apporte ainsi aucun élément de nature à démontrer la présence de membres de sa famille en France. Par ailleurs, l'intéressé ne démontre pas bénéficier d'une insertion sociale ou professionnelle significative en France. Enfin, ainsi qu'il a été dit au point 4, d'une part il s'est soustrait à deux précédentes obligations de quitter le territoire français, d'autre part, il a été interpellé le 20 juillet 2023 par les services de police pour des faits de recel de vol/ détention de stupéfiant et port d'arme de catégorie C. Dans ces conditions, la décision obligeant le requérant à quitter le territoire français ne peut être regardée, au regard du caractère récent et aux conditions de son séjour en France, comme ayant porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte contraire aux stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour le même motif, le moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.
En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :
7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".
8. Ainsi qu'il a été dit au point 6, le comportement de M. F représente une menace pour l'ordre public. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que le requérant, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qui n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qui ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français, ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, dès lors notamment qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Pour ces seuls motifs, le préfet était fondé à refuser d'assortir l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre d'un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
9. La décision faisant obligation à M. F de quitter le territoire français n'étant, ainsi qu'il a été dit, entachée d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'encontre de la décision fixant le pays de destination ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ()". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
11. Eu égard aux circonstances indiquées aux points 6 et 8 du présent jugement, M. F entré récemment irrégulièrement en France et s'y étant maintenu en situation irrégulière sans avoir effectué aucune démarche administrative, ne peut se prévaloir d'attaches privées ou familiales d'une intensité particulière sur le territoire national. Il ressort également des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 4, que l'intéressé a fait l'objet de deux précédents arrêtés portant obligation de quitter le territoire à l'exécution desquels il s'est soustrait et qu'il a été interpellé par les services de police de Pantin le 20 juillet 2023 pour des faits de recel de vol/détention de stupéfiant/port d'arme de catégorie D. Dans ces conditions, il ne peut se prévaloir en l'espèce de l'existence de circonstances humanitaires. Par suite le préfet de la Seine-Saint-Denis, en fixant à 36 mois la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français infligée au requérant, n'a méconnu ni le droit de celui-ci au respect de sa vie privée et familiale, ni les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et n'a pas d'avantage entaché cette décision d'une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions.
En ce qui concerne le signalement dans le système d'information Schengen :
12. M. F, qui n'est pas fondé à invoquer l'illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, n'est pas davantage fondé à solliciter l'annulation de l'information qui l'accompagne relative à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois et a procédé à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Sa requête doit donc être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles aux fins d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de M. F est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B F et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 septembre 2023.
La magistrate désignée,
signé
Ch. HLa greffière,
signé
E. Amegee
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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