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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2306731

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2306731

jeudi 24 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2306731
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantASSOCIATION FRANCE TERRE ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 16 et 17 août 2023, M. F C, retenu au centre de rétention administrative de Palaiseau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 août 2023 par lequel le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder à un nouvel examen de sa situation.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'un vice de procédure à défaut d'avoir respecté son droit à être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît l'article 2.3.3 de l'accord franco-tunisien dès lors qu'il peut prétendre à une régularisation à titre salarié ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle dès lors qu'il a vocation à obtenir son admission exceptionnelle au séjour et qu'il ne présente pas une menace à l'ordre public ;

- il méconnaît l'article L. 612-2 et -3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il présente des garanties de représentation suffisante ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-7 au regard de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2024, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens invoqués par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme E pour statuer sur les requêtes relevant la procédure prévue aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Montigny, substituant Me Traore, représentant M. C, présent, assisté de M. B, interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que la requête et soutient que l'arrêté est entaché d'une erreur de fait dès lors que le requérant a fait des démarches pour régulariser sa situation administrative et que le préfet ne pouvait édicter la décision de retour sans se prononcer sur le droit au séjour de l'intéressé ; que le requérant ne présente une menace à l'ordre public dès lors qu'il n'a pas été condamné et que la plaignante ne s'est pas présentée lors de sa convocation pour confrontation avec M. C ; qu'il ne s'est jamais soustrait à une précédente mesure d'éloignement et dispose d'une adresse et d'un emploi stable ;

- le préfet de l'Essonne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F C, ressortissant tunisien né le 26 mars 1991 à Tataouine en Tunisie, demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 14 août 2023 par lequel le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français à destination de son pays d'origine sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur la légalité décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant à M. C un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () " Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ;() / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () "

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-DCPPAT-BCA-091 du 17 mai 2023, publié dans le recueil des actes administratifs n° 057 du 17 mai 2023 de la préfecture de l'Essonne, le préfet de l'Essonne a donné à M. A D, adjoint au chef de bureau de l'éloignement, délégation de signature à effet de signer, notamment, les décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant à M. C un délai de départ volontaire et fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, permettant à M. C d'en contester utilement les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions contestées doit être écarté.

5. Il ne ressort pas par ailleurs des pièces du dossier et notamment de la motivation des décisions litigieuses que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation du requérant. La circonstance en particulier que l'arrêté indique à tort que M. C n'a entamé aucune démarche en vue de régulariser sa situation dès lors que l'intéressé établit avoir déposé le 9 mars 2023 une demande d'admission exceptionnelle au séjour auprès de la préfecture de Bobigny n'est pas de nature à regarder l'arrêté attaqué comme entaché d'un défaut d'examen sérieux, le requérant, présent en France depuis 2019 selon ses déclarations, s'étant borné lors de son audition à indiquer avoir " pris un avocat () pour qu'il régularise [sa] situation ".

6. En outre, l'autorité administrative peut prononcer une obligation de quitter le territoire français lorsque le silence gardé pendant quatre mois sur une demande de délivrance ou de renouvellement d'un titre de séjour a fait naître une décision implicite de rejet, sans qu'il lui soit impératif d'opposer au préalable un refus explicite de titre de séjour. Or en l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté litigieux, une décision implicite de rejet était née le 9 juillet 2023 sur la demande de titre de séjour déposée par M. C en application des articles R. 432-1 et R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors par ailleurs que le requérant ne dispose pas de titre d'identité en cours de validité, a déjà fait l'objet d'une décision de retour en 2019 selon ses propres déclarations et a été interpellé pour des faits de violences et bien que les faits à l'origine de l'interpellation ont été démentis par M. C et n'ont fait l'objet d'aucune condamnation, il ne résulte pas l'instruction que le préfet n'aurait pas pris les mêmes décisions s'il s'était fondé uniquement sur les autres motifs de son arrêté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C a été entendu par les services de police le 14 août 2024 préalablement à l'adoption de l'arrêté litigieux. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier et il n'est pas même soutenu que M. C aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il aurait été empêché de présenter ses observations avant que ne soit prise la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il aurait été privé de son droit à être entendu en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 susvisé : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" ". Aux termes de l'article 11 de cet accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord () ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Il résulte de ces dispositions que la délivrance à un ressortissant tunisien d'un titre de séjour portant la mention " salarié " est notamment subordonnée à la production par ce ressortissant d'un visa de long séjour. Or il est constant que M. C est entré en situation irrégulière sur le territoire français. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il remplit les conditions pour bénéficier d'un titre de plein droit sur le fondement de l'article 3 de l'accord franco-tunisien, quand bien même son emploi figure sur la liste des métiers ouverts aux ressortissants tunisiens visée à l'article 2.3.3. du protocole relatif à la gestion concertée des migrations entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République tunisienne du 28 avril 2008.

10. En cinquième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 6, la demande d'admission exceptionnelle au séjour à titre salarié de M. C a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Si le requérant fait valoir qu'il travaille depuis un an comme boulanger, cette circonstance, à la supposer établie, ne saurait constituer des circonstances exceptionnelles justifiant sa régularisation à titre salarié, eu égard à sa faible ancienneté d'emploi. Le requérant est par ailleurs célibataire et sans attache familiale en France. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir, par la voie de l'exception d'illégalité, que l'autorité administrative a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

11. En dernier lieu, il est constant que M. C est entré de façon irrégulière sur le territoire, ne dispose pas de document d'identité ou de voyage en cours de validité et a déclaré lors de son audition avoir fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français. Au surplus, M. C ne justifie par aucune pièce de l'adresse stable dont il se prévaut à Montreuil. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Enfin, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

14. L'arrêté en litige vise les dispositions applicables, fait état de l'ancienneté du requérant sur le territoire et de sa situation personnelle en France, mentionne les faits pour lesquels il a été interpellé et retient l'existence d'une menace à l'ordre public. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait insuffisamment motivé sa décision au regard des critères énoncés par les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Par ailleurs, M. C n'établit ni l'ancienneté de son séjour, ni ne conteste être dépourvu d'attaches sur le territoire français. Au surplus, l'intéressé s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement ainsi qu'il a été dit précédemment. Ainsi, la seule circonstance que le requérant travaille en France depuis un an et n'a fait l'objet d'aucune condamnation à ce jour ne saurait constituer des circonstances humanitaires justifiant que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Essonne du 14 août 2023 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions accessoires à fins d'injonction et d'astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F C et au préfet de l'Essonne.

Lu en audience publique le 24 août 2023.

La magistrate désignée,

signé

J. E Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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