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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2306754

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2306754

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2306754
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantFOURNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2023 et transmise par ordonnance du 16 août 2023 du président du tribunal administratif de Paris au tribunal administratif de Versailles, et par un mémoire enregistré le 20 septembre 2023, M. B E, représenté par Me Fournier demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 18 juillet 2023 par lequel le préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français, sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de vingt-quatre mois avec inscription dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre le préfet de police à réexaminer son dossier et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre le préfet de police à procéder à l'effacement des mentions le concernant du fichier SIS ;

5°) de mettre à la charge du préfet de police la somme de 1 500 euros HT en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les arrêtés contestés sont :

- pris par une personne incompétente ;

- entachés d'un défaut de motivation au regard des dispositions des articles L. 211-2 et L.211-5 du code des relations entre la public et l'administration ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de retour volontaire :

- est illégale par voie d'exception ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination :

- est illégale par voie d'exception ;

- méconnaît les dispositions des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français :

- est illégale par voie d'exception ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L.612-6 et L. 621-10 du CESEDA.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2023, le préfet de police, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale sur les droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Crandal pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 septembre 2023, en présence de Mme Ben Hadj Messaoud, greffière :

-le rapport de M. Crandal ;

-les observations de Me Fournier représentant M. E, assisté de Mme D interprète du géorgien. Elle conclut aux mêmes fins et fait valoir que l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et qu'il méconnaît l'article 8 de la CESDH ;

- les observations de M. E ;

- le préfet de police n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant géorgien, né le 25 octobre 1981, a effectué une première demande d'asile en France le 12 juillet 2016. Il s'est vu opposer un rejet de son recours par la Cour nationale du droit d'asile du 5 mars 2018. Il s'est maintenu sur le territoire français depuis lors et a fait l'objet de décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français. La police a constaté le 17 juillet 2023 qu'il conduisait sans être titulaire du permis de conduire. Par arrêtés du 18 juillet 2023, le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant 24 mois avec signalement dans le système d'information Schengen. M. E demande au tribunal l'annulation de ces arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions de la requête :

3. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

4. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de l' attestation de demande d'asile délivrée à l'intéressé, de l'attestation de prise en charge établie par la coordination de l'accueil des familles demandeuses d'asile du 19 décembre 2018 des certificats de scolarité relatifs à ses enfants A, né le 20 novembre 2012 et Nino né le 15 novembre 2013, de plusieurs avis d'impôt sur le revenu dont un avis d'impôt sur le revenu de 2016, que M. E justifie de manière probante être arrivé en France en 2016, qu'il a été rejoint par sa conjointe Mme C E née F et leurs deux enfants le 11 décembre 2018, tous de nationalité géorgienne, qu'il mène depuis lors une vie familiale commune avec ces derniers en France, dans la commune de Vigneux ( Essonne ) où la famille est hébergée et où les enfants sont scolarisés depuis 2019, soit depuis plus de quatre ans à la date d'intervention de l'arrêté en litige. Il justifie également de la scolarisation de ses deux enfants depuis leur entrée sur le territoire français. Par conséquent, l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de M. E aurait pour effet, soit d'interrompre brutalement la scolarisation de ses enfants en début d'année scolaire sans assurance de sa poursuite effective immédiate et dans des conditions satisfaisantes en Géorgie, pays qu'ils ont quitté à l'âge de respectivement de six ans et de cinq ans, soit la séparation des enfants et de leur père pendant une durée de plusieurs mois. Par suite, et nonobstant, d'une part, les signalements dont le requérant a précédemment fait l'objet de 2016 à 2023 auprès des services de police pour des faits de conduite d'un véhicule sans permis et sans assurance, pour usage d'un permis de conduire falsifié, pour maintien irrégulier sur le territoire français après placement en rétention ou assignation à résidence d'un étranger ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, pour vol à l'étalage, cambriolage, recel de vol sans pour autant faire l'objet de poursuites pénales, d'autre part, son interpellation le 17 juillet 2023 de nouveau pour des faits de conduite d'un véhicule sans permis de conduire, enfin les mesures d'éloignement prise à son encontre les 25 février 2021 et 22 mai 2022, la décision faisant obligation à M. E de quitter le territoire français porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants et méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 18 juillet 2023 par laquelle le préfet de police a fait obligation à M. E de quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles le préfet de police a refusé d'accorder à M. E un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée de 24 mois.

6. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

7. Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'enjoindre au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de réexaminer la situation de M. E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

8. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ".

9. La présente décision implique qu'il soit mis fin au signalement de M. E dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 18 juillet 2023 ci-dessus annulée. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de police ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence du requérant, de prendre toutes mesures propres à mettre fin à ce signalement.

10. M. E a été provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Fournier, avocate de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Fournier d'une somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, ladite somme sera versée à M. E.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du 18 juillet 2023 par lequel le préfet de police a fait obligation à M. E de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de réexaminer la situation de M. E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de police, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de prendre toutes mesures utiles aux fins de supprimer le signalement de M. E dans le système d'information Schengen.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Fournier, avocate de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Fournier la somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, ladite somme de 900 euros sera versée à M. E.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, au préfet de police et à Me Hannah Fournier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

J-M Crandal La greffière,

signé

L. Ben Hadj Messaoud

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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