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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2307449

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2307449

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2307449
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantBOSSIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 septembre 2023, M. B C, représenté par Me Bossis, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Essonne a rejeté sa demande d'admission au séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer sa demande dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'erreurs de fait concernant le sens de l'avis de la commission du titre de séjour, sa situation professionnelle et ses attaches familiales à l'étranger ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte disproportionnée à sa vie familiale ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du même code.

Par une ordonnance du 17 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 juin 2024.

Un mémoire en défense produit par le préfet de l'Essonne a été enregistré le 30 août 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Corthier, rapporteure.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, né le 20 novembre 1995 en Guinée-Bissau, de nationalité guinéenne, est entré sur le territoire français selon ses déclarations en 1998, alors âgé de trois ans. Le 17 août 2021, il a déposé une demande d'admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 21 février 2022, la commission du titre de séjour a rendu un avis. Par un arrêté du 4 juillet 2022, notifié le 10 novembre suivant, le préfet de l'Essonne a rejeté sa demande d'admission au séjour. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

3. Il appartient en principe à l'autorité administrative de délivrer, lorsqu'elle est saisie d'une demande en ce sens, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à l'étranger ne vivant pas en état de polygamie qui remplit les conditions prévues par les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers. Elle ne peut opposer un refus à une telle demande que pour un motif d'ordre public suffisamment grave pour que ce refus ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du demandeur.

4. Pour l'application des dispositions précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. Pour rejeter la demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de l'Essonne a considéré que M. C ne remplissait pas les conditions prévues par cet article et que si sa situation comportait des éléments d'appréciation de ses liens personnels et familiaux, elle n'emportait pas, à elle seule, délivrance de plein droit d'un titre de séjour. Le préfet a également précisé que compte tenu des antécédents judiciaires de M. C, sa présence sur le territoire français constituait une menace à l'ordre public.

6. D'une part, il est constant que M. C, ressortissant de Guinée-Bissau, est entré sur le territoire national en 1998 alors âgé de 3 ans au titre du regroupement familial. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été scolarisé en France de la première année de maternelle en 1998 à la troisième année de collège en 2010. Il a obtenu en 2012 un certificat d'aptitude professionnelle à la conduite de systèmes industriels option fabrication-assemblage et en 2014 un brevet d'études professionnelles des métiers de la relation aux clients et aux usagers. Il a été admis à suivre de 2012 à 2015 une formation en alternance en contrat d'apprentissage pour la préparation d'un Bac commerce à la faculté des métiers de l'Essonne mais n'a pas obtenu ce diplôme. Il a été recruté en contrat à durée déterminée par la Pâtisserie des rêves de novembre 2015 à février 2016 en qualité de plongeur. A l'approche de sa majorité, il a bénéficié d'une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " l'autorisant à travailler, valable du 27 juin 2012 au 28 juin 2017. Il soutient qu'alors incarcéré, il n'a pas procédé en 2017 aux démarches de renouvellement de son titre de séjour, puis qu'à sa sortie de prison, il n'a pas pu présenter de dossier de demande complet avant le renouvellement de son passeport guinéen. Par un arrêté du 18 décembre 2019, le préfet de l'Essonne a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Il est constant que M. C n'a pas exécuté cette mesure.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. C a été condamné le 16 janvier 2018 par le tribunal correctionnel de Nanterre à une peine de cinq ans d'emprisonnement délictuel dont trois ans assortis d'un sursis avec mise à l'épreuve pendant une durée de deux ans pour quatre faits de vol aggravés par trois circonstances commis de 2016 à 2017 puis trois faits de vol aggravés par deux circonstances commis en 2017. Il s'agit d'une série de vols commis en réunion et parfois avec violence dans les transports en commun. M. C a été incarcéré à la maison d'arrêt d'Osny-Pontoise du 2 mars 2017 au 9 juin 2018. Il a suivi pendant son incarcération un stage de serveur en restauration de mars à juin 2018. Cependant, son sursis avec mise à l'épreuve a été révoqué le 15 juillet 2020 en raison de la commission d'une nouvelle infraction consistant dans le vol d'un scooter et du non-respect de ses obligations car il ne se rendait pas au service pénitentiaire d'insertion et de probation, ne travaillait pas et n'indemnisait pas ses victimes. Il a en effet été condamné le 15 juin 2020 par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes à une peine de sept mois d'emprisonnement délictuel pour des faits de récidive de vol aggravés par deux circonstances commis en 2019. Puis, par une décision du juge d'application des peines du 23 novembre 2021, il a été admis au bénéfice de la détention à domicile sous surveillance électronique du 25 novembre 2021 jusqu'au 25 mai 2022 puis à compter de cette date, a bénéficié d'une libération conditionnelle jusqu'à la fin de sa peine le 23 avril 2023. L'aménagement de peine lui a été accordé compte tenu de son comportement en détention, bien que non exempt de tout incident, décrit comme correct et n'ayant jamais fait l'objet de sanction disciplinaire. M. C a respecté le cadre des permissions de sorties accordées et a pu effectuer les démarches nécessaires à sa réinsertion. Il a mis en place des versements volontaires importants afin de procéder au paiement de ses dettes au trésor public et d'indemniser les parties civiles. Le juge de l'application des peines a également noté d'une part, le soutien de son entourage car il bénéficiait de visites régulières pendant sa détention, de l'accompagnement de sa compagne dans ses démarches de réinsertion et de l'accord de ses parents pour l'accueillir au domicile familial lors de son aménagement de peine et d'autre part, sa volonté de réinsertion par la réalisation de démarches pour régulariser sa situation concernant son absence de titre de séjour arrivé à expiration pendant sa première détention et pour s'insérer professionnellement, ayant obtenu une promesse d'embauche de la société ABM environnement comme assistant poseur d'isolation dans le cadre d'un contrat à durée déterminée à temps plein.

8. Enfin, M. C est l'aîné d'une fratrie de cinq frères et sœurs de nationalité française ou guinéenne, travaillant ou étant scolarisés en France. Son père est titulaire d'une carte de résident d'une durée de dix ans, valable jusqu'au 20 juin 2029. Sa mère, titulaire d'une carte de résident d'une durée de dix ans, valable jusqu'au 3 janvier 2033, travaille depuis 2014 pour des entreprises de propreté comme agent de service à temps partiel. Si le requérant réside chez ses parents, il justifie depuis 2013 d'une relation amoureuse stable avec Mme A D, née en France le 3 juin 1994, de nationalité française, exerçant à temps complet sous un contrat à durée indéterminée depuis 2019 désormais comme superviseure, laquelle a rédigé trois courriers, versés au dossier, attestant de la réalité de leurs liens affectifs et de son soutien dans les démarches de réinsertion de son compagnon. En outre, il est constant que, depuis son arrivée en France, M. C ne s'est jamais rendu en Guinée-Bissau, son pays d'origine, avec lequel il soutient ne pas avoir conservé de liens privés ou familiaux. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que contrairement à ce qu'énonce l'arrêté attaqué, la commission du titre de séjour a, le 21 février 2022, rendu un avis favorable à l'examen de la demande de M. C de délivrance d'une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Dans ces conditions, malgré les deux condamnations prononcées à son encontre et compte tenu de l'ancienneté de sa présence en France, des attaches familiales fortes, stables et anciennes dont il justifie, de l'absence de lien avec son pays d'origine ou avec un autre pays que la France, et des efforts de réinsertion qu'il a entrepris depuis sa dernière incarcération, le refus opposé à sa demande d'admission au séjour porte, dans les circonstances de l'espèce, une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant. Par suite, en prenant cette décision, le préfet de l'Essonne a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Essonne du 4 juillet 2022.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Compte tenu du motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Essonne, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision, sans qu'il soit besoin à ce stade d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à M. C au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de l'Essonne du 4 juillet 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne, sous réserve des changements de circonstances, de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera à M. C la somme de 1 000 (mille) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Lellouch, présidente,

M. Gibelin, premier conseiller,

Mme Corthier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.

La rapporteure,

signé

Z. Corthier

La présidente,

signé

J. Lellouch La greffière,

signé

A. Gateau

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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