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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2309233

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2309233

jeudi 23 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2309233
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantGARAVEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2023, M. B A, représenté par Me Garavel, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite du 9 mars 2023 par laquelle le préfet de l'Essonne a refusé de renouveler sa carte de résident, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, une autorisation provisoire de séjour et de travail, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie ; il bénéficie de la présomption d'urgence dès lors qu'il s'agit d'un renouvellement de titre de séjour ; il a sollicité, lors du rendez-vous en préfecture du 9 novembre 2022, le renouvellement de sa carte de résident valable du 8 octobre 2012 au 7 octobre 2022 ; aucun récépissé de renouvellement de titre de séjour ne lui a été remis lors de ce rendez-vous ; il a perdu le droit de séjourner et de travailler sur le territoire français ; son contrat de travail a été suspendu par son employeur qui lui réclame un titre de séjour en cours de validité ; il ne pourra pas percevoir les allocations chômage en raison de l'irrégularité de sa situation ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entachée d'absence de motivation ; il a sollicité, en vain, la communication des motifs de la décision implicite par un courrier recommandé reçu par le préfet le 7 octobre 2023 ;

* elle est entachée d'erreur de droit dès lors que les dispositions de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient un renouvellement de plein droit de la carte de résident ; il n'a pas résidé à l'étranger pendant plus de trois ans consécutifs et ne vit pas en état de polygamie ;

* elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il est père de trois filles nées sur le territoire français en 1993, 2004 et 2009, toutes de nationalité française ; il vit en France depuis 1992 en situation régulière, exerce une activité professionnelle et parle couramment français ;

* elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2023, le préfet de l'Essonne, représenté par Me Termeau, conclut au non-lieu à statuer à la requête.

Il soutient que :

- la requête en référé est irrecevable en l'absence de preuve d'enregistrement d'une requête au fond ;

- M. A ayant déposé sa demande de titre de séjour le 9 septembre 2022, une décision implicite de rejet est née au plus tard le 9 janvier 2023 en application des dispositions de l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; M. A disposait d'un délai de deux mois, soit jusqu'au 9 mars 2023 pour contester cette décision ; la requête en référé porte donc sur une décision qui n'est plus susceptible de recours ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie ; rien n'établit que le contrat de travail du requérant a été suspendu ; M. A n'a accompli aucune démarche depuis l'expiration de son titre de séjour.

Une pièce a été produite pour M. A, enregistrée le 22 novembre 2023.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le n°2309232 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Sauvageot, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Paulin, greffière d'audience, Mme Sauvageot a lu son rapport et entendu :

- Me Garavel, représentant M. A, qui souligne que le requérant réside régulièrement en France depuis 1992 ; que la requête est recevable dès lors, d'une part, qu'une requête en annulation a bien été enregistrée par le tribunal et, d'autre part, que les délais de recours contentieux à l'encontre de la décision implicite de refus de renouvellement de sa carte de résident n'étaient pas expirés en l'absence de notification des voies et délais de recours ; s'agissant de l'urgence, que son contrat de travail a bien été suspendu par son employeur et que la situation de M. A, qui ne s'est vu délivrer aucun récépissé par la préfecture, présente un caractère d'urgence spécialement depuis qu'il est privé de la possibilité de travailler et de percevoir, le cas échéant, des allocations chômage ;

- Me Faugeras, représentant le préfet de l'Essonne, qui précise que le préfet de l'Essonne entend conclure au rejet de la requête et non au non-lieu à statuer et pour le surplus s'en rapporte aux écritures déjà produites.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 11h18.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant angolais, était titulaire d'une carte de résident valable du 8 octobre 2012 au 7 octobre 2022. Il sollicite du juge des référés la suspension de l'exécution de la décision implicite du 9 mars 2023 par laquelle le préfet de l'Essonne a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le préfet de l'Essonne :

2. En premier lieu, aux termes du second alinéa de l'article R. 522-1 du code de justice administrative : " A peine d'irrecevabilité, les conclusions tendant à la suspension d'une décision administrative ou de certains de ses effets doivent être présentées par requête distincte de la requête à fin d'annulation ou de réformation et accompagnées d'une copie de cette dernière. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A a introduit, le 10 novembre 2023, une requête, enregistrée sous le n° 2309232, à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour, distincte de sa requête en référé. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet doit être écartée.

4. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 du même code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. / Par dérogation au premier alinéa, ce délai est de quatre-vingt-dix jours lorsque l'étranger sollicite la délivrance d'un titre de séjour mentionné aux articles R. 421-23, R. 421-43, R. 421-47, R. 421-54, R. 421-54, R. 421-60, R. 422-5, R. 422-12, R. 426-14 et R. 426-17. / Par dérogation au premier alinéa ce délai est de soixante jours lorsque l'étranger sollicite la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article R. 421-26 ".

5. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". L'article R. 421-2 du code de justice administrative dispose que : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet () ". Et, aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Enfin, aux termes de l'article L. 112-6 du code des relations entre le public et l'administration : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A a déposé, lors d'un rendez-vous en préfecture le 9 novembre 2023, une demande de renouvellement de sa carte de résident. En application des dispositions précitées des articles R. 432-1 et R. 432-2 du même code, une décision implicite de rejet de la demande de titre de séjour présentée par M. A est née du silence gardé par le préfet de l'Essonne durant plus de quatre mois après le dépôt de sa demande, soit le 9 mars 2023. Or, le préfet n'établit ni même n'allègue que M. A aurait été informé des conditions de naissance d'une éventuelle décision implicite et des voies et délais de recours ouverts contre une telle décision. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de l'Essonne, tirée de la tardiveté de la requête, doit être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

7. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

En ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :

8. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

9. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'extrait de la plateforme " démarches-simplifiées.fr " produit et communiqué à l'audience, que M. A, qui séjournait en situation régulière en France sous couvert d'une carte de résident valable du 8 octobre 2012 au 7 octobre 2022, a formé sa demande de renouvellement de titre de séjour le 17 août 2022 et qu'il a été reçu en rendez-vous à la préfecture le 9 novembre 2023 afin de déposer sa demande et qu'il ne lui a été remis aucun récépissé. Par ailleurs, le conseil de M. A a exposé à l'audience que l'urgence liée à l'absence de titre de séjour n'est devenue particulièrement sensible qu'à partir du moment où l'employeur du requérant a exigé la production d'un titre de séjour en cours de validité l'autorisant à travailler et a finalement suspendu son contrat de travail le 6 novembre dernier. Par ailleurs, M. A fait valoir qu'il réside régulièrement en France depuis 1992 ce que ne conteste pas le préfet de l'Essonne et produit des pièces établissant qu'il est employé par la société Oscaro depuis le 2 mai 2012 et qu'il est père de trois enfants de nationalité française. Eu égard à ces éléments, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sur la légalité de la décision contestée :

10. Aux termes de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation.

Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués. ".

11. Aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. ".

12. Aux termes d'autre part de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Il résulte de l'instruction que M. A résidait régulièrement en France sous couvert, en dernier lieu, d'une carte de résident valable du 8 octobre 2012 au 7 octobre 2022, qu'il travaille et qu'il est le père de trois enfants de nationalité française nées en 1993, 2004 et 2009. Cette situation n'est pas contestée par le préfet de l'Essonne.

14. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut de motivation au regard de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, de la méconnaissance de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'erreur manifeste d'appréciation sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision implicite qui a été opposée à la demande de M. A de renouvellement de sa carte de résident.

15. Les deux conditions prévues à l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite refusant le renouvellement de la carte de résident de M. A jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Essonne ou tout autre préfet territorialement compétent de munir M. A, durant le réexamen de sa demande de renouvellement de carte de résident, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente décision, jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête au fond, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

17. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A de la somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite du préfet de l'Essonne du 9 mars 2023 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne ou tout autre préfet territorialement compétent de munir M. A, durant le réexamen de sa demande de renouvellement de carte de résident, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, au préfet de l'Essonne et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Versailles, le 23 novembre 2023.

La juge des référés,

signé

J. Sauvageot

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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