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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2400064

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2400064

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2400064
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantBEN MANSOUR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 décembre 2023 au tribunal administratif de Rennes, et transmise par ordonnance du 3 janvier 2024 au tribunal administratif de Versailles, complétée par des pièces enregistrées à ce tribunal le 5 mars 2024, Mme D F, représentée par Me Ben Mansour demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 novembre 2023, notifié le 21 novembre, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français, dans le délai de trente jours, à destination de son pays d'origine ou du pays dans lequel elle est légalement admissible ;

3°) de condamner l'Etat français à verser la somme de 1 500 euros à Me Affef Ben Mansour, à charge pour celle-ci de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

L'arrêté préfectoral :

- est signé par une personne incompétente ;

- est entaché d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été procédé à son audition et qu'elle n'a pas été mise à même de formuler des observations ;

- n'est pas suffisamment motivé et est entaché de défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale par voie d'exception.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun moyen n'est fondé.

En application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées par un courrier du tribunal du 5 mars 2024 que la solution du litige était susceptible de reposer sur le moyen soulevé d'office tiré de l'incompétence territoriale du préfet d'Ille-et-Vilaine pour prendre l'arrêté contesté dès lors qu'à la date de cet arrêté Mme F résidait dans le département de l'Essonne.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a délégué M. Crandal, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 et L.614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions des articles R. 776-13-1 à R.776-28 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique ont été entendus, en présence de Mme Amegee, greffière :

- le rapport de M. Crandal ;

- les observations de Me Ben Mansour, avocate, représentant Mme F, assistée par Mme B interprète de la langue espagnole, qui confirme les conclusions écrites de celle-ci en soulignant que la décision fixant comme pays de destination le Venezuela expose Mme F à un risque au regard des dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que l'obligation de quitter le territoire français est contraire à l'article 8 de la convention précitée dès lors que depuis sa demande d'asile elle s'est fiancée avec un citoyen français dont elle attend un enfant ;

- le préfet de l'Ille-et-Vilaine n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G ressortissante vénézuelienne, née le 23 juin 1990 à Macaraïbo (Venezuela) est entrée en France le 30 octobre 2021. Sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA par une décision du 25 mai 2022 notifiée le 3 juin 2022. Par une décision du 16 mai 2023, la Cour nationale du droit d'asile a rejeté son recours. Par un arrêté du 8 novembre 2023, le préfet de l'Ille-et-Vilaine fait obligation à Mme F, de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, et fixe le pays de destination. Par sa requête, Mme F demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté préfectoral :

3. En lieu, aux termes de l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Enfin, aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ".

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier du relevé des informations de la base de données " Telemofpra ", versé au dossier par le préfet d'Ille-et-Vilaine et dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que le préfet a fondé sa décision sur le fait que Mme F s'est maintenue après le rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmé par la Cour nationale du droit d'asile par décision du 19 mai 2023 notifiée le 23 mai 2023. Dans ces conditions, peu important à cet égard qu'elle n'ait pas reçu notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile, la requérante, qui ne bénéficiait plus du droit de se maintenir en France, entrait dans les prévisions du 4° de l'article L.611-1 du code précité autorisant le préfet à l'obliger à quitter le territoire.

5. En deuxième lieu, par un arrêté, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 35-2023-187 du 9 octobre 2023 de la préfecture de l'Ille-et-Vilaine, Mme C A, directrice de la direction des étrangers en France de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer les décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

6. En troisième lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, et notamment l'article L.611-1 4°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de Mme F, notamment les dates des décisions de l'OFPRA et de la CNDA ayant rejeté et confirmé le rejet de la demande d'asile de Mme F ainsi que les éléments sur lesquels le préfet de l'Ille-et-Vilaine s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, pour lui accorder un délai de départ volontaire dans la limite de trente jours et pour fixer le pays de destination. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées et permet ainsi à la requérante d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, il découle de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne ainsi que de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, et se définit comme le droit de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la mesure d'éloignement contestée a été prise en conséquence du rejet définitif de la demande d'asile formulée par Mme F qui, lorsqu'elle a demandé son admission à ce titre, a nécessairement été informée des conséquences en cas de rejet d'une telle demande. En tout état de cause, si Mme F produit une attestation du 1er décembre 2023 de M. E établissant que tous deux vivent ensemble depuis juillet 2023 chez ce dernier à Sainte-Geneviève-des-Bois, et un acte d'état-civil du 8 février 2024 de reconnaissance de paternité par M. E, citoyen français, de l'enfant dont elle est enceinte, elle n'établit pas que le préfet disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle avant que ne fût prise la décision contestée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise à l'issue d'une procédure irrégulière pour non-respect du droit d'être entendu ne peut qu'être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Ainsi qu'il a été dit au point 8, le préfet d'Ille-et-Vilaine était fondé à prendre l'arrêté du 8 novembre 2023 sur le fondement des informations dont il disposait en ce qui concerne la vie privée et familiale de Mme F à la date de sa décision. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, dès lors qu'il n'est pas établi que le préfet disposait des informations relatives à la vie privée et familiale de Mme F, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et d'avoir ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

12. Mme F soutient que le retour au Venezuela l'expose à nouveau aux persécutions qu'elle a fuies et à la torture, à des peines ou traitements inhumains et dégradants. Toutefois, sa requête sur ce point, n'apporte aucun élément de nature à établir le bien-fondé de ses allégations, ni la réalité de ses craintes. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Ille-et-Vilaine du 8 novembre 2023 portant obligation pour Mme F de quitter le territoire français sous délai de trente jours et fixant le Venezuela comme pays de destination ne peuvent qu'être rejetées.

14. Le rejet des conclusions à fin d'annulation entraîne par voie de conséquence, le rejet des conclusions de la requête sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme F est admise à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les conclusions de la requête à fin d'annulation de l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine du 8 novembre 2023 sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme G et au préfet de l'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

Le magistrat désigné,

signé

J-M. Crandal La greffière,

signé

E. Amegee

La République mande et ordonne au préfet de l'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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