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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2401285

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2401285

vendredi 22 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2401285
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre - 4/11
Avocat requérantNIANG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 février 2024 au greffe du tribunal administratif de Cergy-Pontoise puis transmise et enregistrée au greffe du tribunal administratif de Versailles le 13 février 2024, M. B A, représenté par Me Niang, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est insuffisamment motivé ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- sa demande de régularisation n'a pas été prise en compte ;

- la décision en litige méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme Marc pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 mars 2024, tenue en présence de M. Ileboudo, greffier :

- le rapport de Mme Marc,

- les observations de Me Niang, représentant M. A, non présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens,

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant haïtien, né le 6 mai 1980 à Ganthier (Haïti), déclare être entré sur le territoire français en 2016. Il demande l'annulation de l'arrêté du 9 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté attaqué vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 611-1, ainsi que la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8. Il suit de là qu'il est suffisamment motivé en droit. Par ailleurs, l'arrêté mentionne les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A, notamment son identité, les conditions de son entrée sur le territoire français en 2016, et précise, en outre, sa situation privée et familiale ainsi que le fait qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative décide de prendre une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger qui se trouve dans l'un des cas mentionnés à l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne saurait en aller autrement que lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à l'intéressé, cette circonstance faisant alors obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, ce qui n'est pas le cas s'agissant d'une demande fondée sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. M. A fait valoir qu'il a saisi la préfecture de l'Essonne d'une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, ces dispositions ne prescrivent pas, ainsi que cela a été dit, la délivrance d'un titre de plein droit mais laissent à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Dans ces conditions, M. A, qui s'est maintenu sur le territoire sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, à l'expiration de son visa Schengen le 6 décembre 2012, et qui ne relève pas du cas où il pourrait bénéficier d'un titre de séjour de plein droit, entrait dans celui visé au 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. La circonstance qu'il a présenté une demande de rendez-vous en vue du dépôt de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour devant la préfecture de l'Essonne le 3 mai 2022 ne faisait donc pas obstacle à ce que le préfet du Val-d'Oise prenne à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Val-d'Oise aurait entaché sa décision d'un défaut d'examen complet de la situation de l'intéressé doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

6. M. A fait valoir qu'il réside en France depuis 2016, qu'il est père d'un enfant né en 2020 et scolarisé en France, qu'il est hébergé chez la mère de son enfant, qui est en situation régulière, et que, par un jugement en date du 25 mars 2022, le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire d'Evry, a constaté en particulier que l'autorité parentale était exercée en commun par les deux parents et que le père n'était pas en état de contribuer à l'entretien et à l'éducation de son enfant en raison de son état d'impécuniosité. Toutefois, alors même qu'il est constant que M. A vit avec son enfant et la mère de cet enfant, le requérant ne fournit aucune justification quant à la contribution qu'il apporterait, dans la mesure de ses moyens, à l'entretien et à l'éducation de son enfant depuis sa naissance. En outre, M. A ne justifie pas davantage d'une intégration sociale et professionnelle particulière et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où résident son frère, sa mère et son enfant aîné, selon ses déclarations figurant sur le procès-verbal d'audition en retenue en date du 9 février 2024. Enfin, M. A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en date du 20 novembre 2020, à laquelle il s'est soustrait. Dans ces conditions, nonobstant la présence en France de l'un de ses enfants, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Val-d'Oise aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de la décision attaquée. Par suite, le préfet du Val-d'Oise n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Ainsi qu'il vient d'être dit au point 6, M. A ne justifie pas de sa contribution effective, dans la mesure de ses moyens, à l'entretien et à l'éducation de son enfant qui réside en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

10. En l'espèce, compte tenu des affrontements opposant actuellement en Haïti des groupes criminels, à la suite des événements violents qui ont débuté jeudi 29 février 2024, et à l'attaque du pénitencier national et de la prison de Croix des Bouquets le samedi 2 mars, ayant conduit à l'évasion d'un très grand nombre de détenus, la situation dans cet Etat présente un fort degré d'insécurité, de sorte que M. A courrait nécessairement, en cas de retour dans son pays d'origine, un risque réel de subir des traitements inhumains ou dégradants, sans pouvoir se prévaloir de la protection effective des autorités haïtiennes. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, la décision fixant comme pays de renvoi le pays dont M. A a la nationalité méconnaît les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

12. En l'espèce, ainsi qu'il a été précédemment exposé au point 6, M. A ne justifie pas d'une contribution effective à l'entretien et à l'éducation de son enfant qui vit en France, ni d'une intégration sociale et professionnelle particulière. En outre, M. A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en date du 20 novembre 2020, à laquelle il s'est soustrait. Ainsi, il ne peut se prévaloir de l'existence de circonstances humanitaires, au sens des dispositions précitées. Par suite, le préfet du Val-d'Oise, en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français infligée au requérant n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Il résulte de tout ce qui précède, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 février 2024 du préfet du Val-d'Oise, en tant seulement qu'il fixe comme pays à destination duquel il pourrait être renvoyé en cas d'exécution d'office de l'obligation de quitter le territoire français, le pays dont il a la nationalité.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. L'exécution du présent jugement, qui se borne à annuler l'arrêté du 9 février 2024 en tant seulement qu'il fixe comme pays à destination duquel M. A pourrait être renvoyé le pays dont il a la nationalité, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent donc être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 février 2024 du préfet du Val-d'Oise est annulé en tant seulement qu'il fixe comme pays à destination duquel M. A pourrait être renvoyé en cas d'exécution d'office de l'obligation de quitter le territoire français, le pays dont il a la nationalité.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mars 2024.

La magistrate désignée,

Signé

E. Marc Le greffier,

Signé

J. Ileboudo

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2401285

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