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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2401790

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2401790

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2401790
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantBORDESSOULE DE BELLEFEUILLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire ampliatif, enregistrés le 29 février 2024 et le 1er avril 2024, M. D B, représenté par Me Bordessoule de Bellefeuille, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays dont il a la nationalité comme pays de renvoi, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de lui délivrer un titre de séjour, ou un récépissé en application des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative dans un délai de 15 jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que son conseil renonce à la part contributive de l'Etat ;

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que le signataire de cette décision ait reçu une délégation régulière et que celle-ci ait été publiée ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée ;

- son droit à être entendu a été méconnu ;

- elle méconnait son droit à régularisation après 10 ans de présence en France en violation de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté ait reçu une délégation régulière ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus de départ volontaire :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté ait reçu une délégation régulière ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

Sur la décision d'interdiction de retour pour une durée de trois ans :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté ait reçu une délégation régulière ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2024, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal administratif de Versailles a délégué M. C, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue au I bis de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 avril 2024 :

- le rapport de M. Michel Brumeaux,

- les observations de Me Bordessoule de Bellefeuille, avocat, pour M. D. il conclut aux mêmes fins que la requête et il fait notamment valoir que la délégation de signature est douteuse. M. D réside en France depuis 20 ans et, en tout cas, de façon certaine depuis 2012. Sa compagne et ses deux enfants vivent en France. Les signalements ne peuvent être pris en compte pour justifier une éventuelle menace à l'ordre public. M. D est bien intégré dans la société française.

- les observations de M. D.

- le préfet n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Vu les notes en délibéré, présentées par Me Bordessoule de Bellefeuille, enregistrées le 8 avril 2024, qui n'ont pas été communiquées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant tunisien, né le 10 septembre 1989, actuellement détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, est entré sur le territoire français en 2004 selon ses déclarations. Par jugement du tribunal correctionnel de Bobigny en date du 14 janvier 2024, il a été condamné à 12 mois d'emprisonnement dont 6 avec sursis, pour refus par le conducteur d'un véhicule d'obtempérer à une sommation de s'arrêter, récidive et conduite sans permis. Par un arrêté du 28 février 2024, le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays dont il a la nationalité comme pays de renvoi, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. M. D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les moyens communs aux décisions contestées :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-PREF-DCPPAT-BCA-028 du 5 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour de la préfecture de l'Essonne, Mme E A, attachée d'administration, adjointe au chef de bureau de l'éloignement du territoire, a reçu délégation du préfet de ce département pour signer l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait.

3. L'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français sans délai, l'interdire de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans, et pour fixer le pays de destination. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté doit être écarté.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination porteraient au droit de M. D, âgé de 34 ans, au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises. S'il fait valoir vivre en concubinage, être père de deux enfants et résider en France depuis 20 ans, il n'établit cependant pas contribuer à l'entretien et à l'éducation de ses enfants et il ne produit aucun élément suffisamment probant pour justifier la durée de son séjour en France. Il ressort enfin des propos de l'intéressé tenus à la barre qu'il est désormais séparé de sa compagne et qu'il ne réside pas avec ses deux enfants. Le préfet n'a, par suite, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs le préfet de l'Essonne n'a pas commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la vie personne, familiale et professionnelle de l'intéressé

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union " ; qu'aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

7. En second lieu, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. Le requérant se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu dans la mesure où l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français a été pris sans être précédé de son audition. Il ressort cependant des pièces du dossier que M. D a été entendu dans le cadre de son audition par les services de police le 5 février 2024. En tout état de cause, M. D ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait les stipulations de l'article 41 de la charte susvisée doit être écarté.

8. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. Les modalités d'application du présent article sont définies par décret en Conseil d'Etat."

9. En troisième lieu, si M. D soutient que le préfet de l'Essonne a méconnu les dispositions précitées en ne prenant pas en compte sa présence en France depuis 20 ans et en ne faisant pas fait usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, ce moyen ne saurait être retenu dès lors que l'intéressé ne peut se prévaloir d'un droit à régularisation. En tout état de cause, il est constant que M. D n'a pas sollicité de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

10. M. D n'a pas établi l'illégalité de mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Par suite l'exception d'illégalité de celle-ci à l'encontre de décision fixant le pays de renvoi doit être écartée.

Sur la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

11. M. D n'a pas établi l'illégalité de mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Par suite l'exception d'illégalité de celle-ci à l'encontre de décision de refus d'un délai de départ volontaire doit être écartée.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ".

13. M. D n'a pas établi l'illégalité de la mesure d'éloignement. Par suite l'exception d'illégalité de celle-ci à l'encontre de la décision d'interdiction de retour pour une durée de trois ans doit être écartée.

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ()". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

15. M. D soutient que la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mesure où elle serait disproportionnée. Toutefois la durée de son séjour en France et l'existence de deux enfants et de son épouse, ne constituent pas des circonstances humanitaires, dans les circonstances de l'espèce rappelées au point 5, de nature à regarder la décision en cause comme excessive. Enfin la condamnation dont il a fait l'objet, rappelée au point 1, établit la menace pour l'ordre public que constitue sa présence en France. Par suite le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision litigieuse doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Essonne du 28 février 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

Le magistrat désigné,

signé

M. C Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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