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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2401799

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2401799

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2401799
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre - 4/11
Avocat requérantLOEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 1er et 28 mars 2024, M. B C, représenté par Me Loehr, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 septembre 2023 par lequel le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, dans cette attente, lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour portant autorisation de travail ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de l'Essonne de procéder au réexamen de sa situation administrative, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour portant autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Loehr de la somme de 2 000 euros, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat, sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou, en cas de rejet de l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait son doit à être entendu au regard de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnait l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les articles L. 613-1 et L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnait les articles L. 613-1 et L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 423-23 et L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les dispositions des article L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête. Elle soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme Marc pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 avril 2024 qui s'est tenue en présence de M. Ileboudo, greffier :

- le rapport de Mme Marc ;

- les observations de Me Loehr, avocate représentant M. C, présent, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. C ;

- la préfète de l'Essonne n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant malien né le 8 octobre 2004, est entré sur le territoire français le 19 janvier 2014, selon ses déclarations. Par un arrêté du 29 septembre 2023, le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter tout élément permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Il ressort des pièces du dossier et des propos circonstanciés de l'intéressé, que M. C est arrivé en France en 2014, à l'âge de huit ans, pour rejoindre son père, titulaire d'une carte de résident. Il est atteint d'hémophilie, maladie grave pour laquelle il est régulièrement pris en charge au sein de l'hôpital Bicêtre, le certificat médical du 14 février 2024 précisant que " le traitement et la prévention des saignements fait appel à des injections intraveineuses de médicaments plusieurs fois par semaine à domicile. Le traitement et le suivi de cette pathologie nécessite un suivi médical régulier et des médicaments qui ne peuvent être dispensés dans son pays d'origine. En l'absence de ces traitements, il encourt des risques d'une exceptionnelle gravité pouvant mettre en jeu le pronostic vital ". Il a effectué la totalité de sa scolarité en France, ayant été scolarisé en primaire au sein de l'unité d'enseignement adapté au centre médical et pédagogique de Neufmoutiers-en-Brie, au collège Louis Pasteur puis Jules Vernes, avant d'effectuer deux années de certificat d'aptitude professionnelle au sein du lycée UFA Saint-Antoine. Il a obtenu le certificat d'aptitude professionnelle agricole en spécialité " paysagiste jardinier ", avec la mention Bien le 2 novembre 2022, et a également été inscrit en deuxième année de bac professionnel puis titulaire d'un contrat d'apprentissage conclu le 7 juillet 2022 avec la société AD Paysages Conseil. Il est en outre constant qu'il a bénéficié d'un titre de séjour valable du 23 mai 2018 au 22 mai 2023 et qu'il a tenté de régulariser sa situation, dès sa majorité, en déposant une demande de titre de séjour le 11 octobre 2022 en qualité de jeune majeur, puis une nouvelle demande le 15 décembre 2023. Enfin, en dépit des signalements dont il a fait l'objet, le comportement de M. C ne saurait être regardé, compte-tenu de l'ensemble des pièces versées au dossier, comme constituant une menace pour l'ordre public. En effet, le signalement pour viol dont il a fait l'objet le 10 novembre 2020, mentionné dans l'arrêté en litige, correspond à des faits du 27 mars 2017, pour lesquels le requérant a fait l'objet d'une ordonnance de non-lieu du juge des enfants du tribunal pour enfants A, en date du 21 août 2023. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, eu égard à sa situation familiale, à la durée de sa présence sur le territoire français et à son jeune âge, M. C est fondé à soutenir que l'arrêté en litige porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, cet arrêté méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et doit être, pour ce motif, annulé.

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 29 septembre 2023 par lequel le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement que la préfète de l'Essonne réexamine la situation de M. C et le munisse dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de l'Essonne, ou au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

6. M. C, qui est assisté d'un avocat, n'a pas demandé le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son avocat ne peut donc utilement se prévaloir de l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu de mettre à la charge de la préfète de l'Essonne, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 000 euros à verser directement à M. C sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 29 septembre 2023 par lequel le préfet de l'Essonne a fait obligation à M. C de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Essonne, ou au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 (mille) euros à M. C, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

E. Marc Le greffier,

Signé

J. Ileboudo

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2401799

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