Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Sous le n° 2402026, par une requête, enregistrée le 5 mars 2024, et un mémoire enregistré le 19 février 2026 et non communiqué, la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines, représentée par Me Péquignot, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 10 juillet 2023 par laquelle l’inspectrice du travail a refusé d’autoriser le licenciement de Mme F... et la décision par laquelle le ministre du travail a implicitement rejeté son recours hiérarchique formé le 8 septembre 2023 ;
2°) d’enjoindre au ministre du travail de prendre une décision reconnaissant son incompétence compte tenu de l’absence de statut protecteur applicable à Mme F... au moment de l’initiation de la procédure de licenciement ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
La CPAM soutient que :
- en application des dispositions des articles L. 2411-1 à L. 2411-25 du code du travail, l’inspectrice du travail n’était pas compétente pour connaître de la demande d’autorisation de licenciement de Mme F... ;
- la décision de l’inspectrice du travail est insuffisamment motivée ; par voie de conséquence, la décision du ministre du travail est entachée d’illégalité ;
- la décision de l’inspectrice du travail attaquée est entachée d’une erreur de fait en tant qu’elle retient que la divulgation des informations consultées par Mme F... n’est pas établie ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation en ce qu’elle retient que le comportement fautif de Mme F... n’est pas d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2025, Mme F..., représentée par Me Alleg, conclut au non-lieu à statuer sur la requête de la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines.
Elle soutient que par une décision du 13 mars 2024, dont elle sollicite l’annulation dans une nouvelle instance, le ministre du travail a annulé la décision de l’inspectrice du travail du 10 juillet 2023 et retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique de la caisse formé le 8 septembre 2023.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2026, le ministre du travail et des solidarités conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les moyens présentés par la CPAM des Yvelines sont inopérants et ses conclusions sont dépourvues d’objet dès lors qu’une décision expresse prise le 13 mars 2024 s’est substituée à sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique attaquée ;
- en tout état de cause, les moyens soulevés par la CPAM des Yvelines, s’ils devaient être redirigés contre sa décision du 13 mars 2024, ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 19 janvier 2026, la clôture d'instruction a été fixée au 19 février 2026.
II. Sous le n° 2403374, par une requête et un mémoire, enregistré les 22 avril 2024 et 31 mars 2025, Mme D... F..., représentée par Me Alleg, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 13 mars 2024 par laquelle le ministre du travail a, d’une part, retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines contre la décision du 10 juillet 2023 par laquelle l’inspectrice du travail a refusé d’autoriser son licenciement, d’autre part, annulé la décision de l’inspectrice du travail du 10 juillet 2023 et, enfin, rejeté la demande d’autorisation de licenciement ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation qui révèle un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation au regard des dispositions de l’article L. 2411-7 du code du travail.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 février 2025, le ministre du travail conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme F... ne sont pas fondés.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 mars 2025 et 22 avril 2025, la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines, représentée par Me Péquignot, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme F... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
La CPAM soutient que les moyens soulevés par Mme F... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ghiandoni,
- les conclusions de Mme Luyckx, rapporteure publique,
- et les observations de Me Péquignot, représentant la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines, et de Me Alleg, représentant Mme F....
Considérant ce qui suit :
Mme F... était employée en contrat à durée indéterminée, depuis le 6 décembre 1999, par la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) des Yvelines en qualité, en dernier lieu, de référente technique hospitalier et/ou médico-social de niveau 4, en fonction au sein du service de paiement des prestations hospitalières. En mars 2023, son supérieur hiérarchique a alerté la direction sur une suspicion de consultation illégale de ses données personnelles et de celles de sa compagne par un employé de la caisse. Une enquête a ensuite révélé que Mme F... était l’auteur de ces consultations et qu’entre septembre 2022 et mars 2023, cette dernière avait procédé à la consultation de 229 dossiers de collègues, anciens collègues, membres de la famille de ces derniers ou personnalités publiques, sans aucun motif légitime. Par courrier en date du 24 mars 2023, Mme F... a été convoquée à un entretien préalable à une sanction disciplinaire fixé au 5 avril 2023. La salariée ayant informé son employeur que, placée en arrêt maladie depuis le 17 mars 2023 jusqu’au 14 avril suivant, elle ne pourrait se présenter à cet entretien, celui-ci a été reporté au 19 avril 2023 à la suite d’une seconde convocation en date du 5 avril. Par un courriel du 29 mars 2023, M. Grimaldi, secrétaire du syndicat Force Ouvrière CPAM/CAF 78 a informé la directrice de la CPAM que Mme F... était candidate sur la liste Force Ouvrière collège employés suppléants de la caisse pour les élections du conseil social et économique prévues le 19 juin 2023. Par un courrier du 11 mai 2023, la CPAM a saisi l’inspectrice du travail d’une demande d’autorisation de licenciement de Mme F.... Par une décision du 10 juillet 2023, l’inspectrice du travail a refusé d’autoriser le licenciement de Mme F.... La CPAM a formé un recours hiérarchique contre cette décision le 8 septembre 2023, réceptionné le 11 septembre suivant par le ministre du travail. A l’issue du silence gardé par le ministre sur ce recours pendant un délai de 4 mois, la CPAM a saisi le tribunal de la requête enregistrée sous le n° 2402026 par laquelle elle demande l’annulation de la décision de l’inspectrice du travail du 10 juillet 2023 et de la décision implicite de rejet par le ministre du travail de son recours formé le 8 septembre 2023. Par une décision du 13 mars 2024, le ministre du travail a toutefois retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé le 8 septembre 2023 par la CPAM, annulé la décision de l’inspectrice du travail du 10 juillet 2023, et rejeté la demande d’autorisation de licenciement présentée par la caisse pour incompétence matérielle de l’autorité administrative, Mme F... ne pouvant, selon lui, se prévaloir de la protection applicable aux représentants du personnel. Par la requête enregistrée sous le n° 2403374, Mme F... demande l’annulation de la décision du ministre du travail du 13 mars 2024.
Les requêtes n° 2402026 et n° 2403374, présentées, respectivement, pour la CPAM des Yvelines et Mme F..., sont relatives à des décisions prises à la suite de la demande d’autorisation de la CPAM de licencier Mme F... et ont fait l’objet d’une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions aux fins d’annulation de la décision du ministre du 13 mars 2024 attaquée dans la requête n° 2403374 :
En premier lieu, la décision contestée a été signée par Mme A... E..., cheffe du bureau du statut protecteur au sein de la sous-direction de l’animation territoriale du système d’inspection du travail, de la direction générale du travail. Par une décision du 15 octobre 2023 portant délégation de signature, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française, le directeur général du travail, M. B... C..., a donné délégation à Mme E... à l’effet de signer tous actes relevant des attributions de ce bureau. M. C... a été nommé directeur général du travail par décret du 7 octobre 2020 du Président de la République, régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté.
En deuxième lieu, la décision attaquée, qui vise notamment les dispositions du code du travail, en particulier les articles L. 2411-1 et suivants, rappelle les règles relatives au bénéfice du statut protecteur pour les candidats aux fonctions de membre élu du comité social et économique et procède à l’examen des faits propres à la situation de Mme F..., expose avec une précision suffisante les considérations de droit et de fait sur lesquelles le ministre s’est fondé pour se prononcer sur le recours hiérarchique formé par la CPAM des Yvelines et sa demande d’autorisation de licenciement de Mme F.... Dès lors, les moyens tirés de l’insuffisance de motivation et du défaut d’examen particulier de la situation de Mme F... doivent être écartés.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 2411-7 code du travail : « L’autorisation de licenciement est requise pendant six mois pour le candidat, au premier ou au deuxième tour, aux fonctions de membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, à partir de la publication des candidatures. La durée de six mois court à partir de l’envoi par lettre recommandée de la candidature à l’employeur. / Cette autorisation est également requise lorsque la lettre du syndicat notifiant à l’employeur la candidature aux fonctions de membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique a été reçue par l’employeur ou lorsque le salarié a fait la preuve que l’employeur a eu connaissance de l’imminence de sa candidature avant que le candidat ait été convoqué à l’entretien préalable au licenciement ».
Il ressort des pièces du dossier que Mme F... a été convoquée à un entretien préalable au prononcé d’une sanction disciplinaire pouvant aller jusqu’au licenciement par un courrier du 24 mars 2023. Par un courriel du 29 mars 2023, M. Grimaldi, secrétaire du syndicat Force Ouvrière CPAM/CAF 78 a informé la directrice de la CPAM des Yvelines que Mme F... était candidate sur la liste Force Ouvrière collège employés suppléants de la caisse pour les élections du conseil social et économique (CSE) prévues le 19 juin 2023. La CPAM des Yvelines soutient que ce n’est qu’à compter de ce courrier qu’elle a été informée de cette candidature de Mme F.... Si Mme F... se prévaut d’un courrier daté du 27 décembre 2022 adressé à la directrice générale de la CPAM 78 informant cette dernière de sa candidature à l’élection du CSE et d’un courrier, daté du 10 janvier 2023, du syndicat FO de la CPAM, également destiné à la directrice générale de la CPAM 78, établissant la liste des candidats à l’élection du CSE de la caisse initialement prévue le 7 février 2023 au nombre desquels figurait, pour les membres suppléants, Mme F..., elle ne démontre pas que ces courriers ont été effectivement transmis à la direction de l’établissement alors que M. Grimaldi, interrogé sur ces courriers lors de l’enquête réalisée par l’inspecteur du travail consécutive au recours hiérarchique formé par la CPAM le 8 septembre 2023, a alors indiqué ne pas avoir transmis ces courriers à la direction. Par ailleurs, si Mme F... produit quatre attestations de collègues qui indiquent qu’elle leur a fait part de sa candidature avant le 24 mars 2023, il n’est pas démontré, ni même allégué par la requérante, que ces quatre employés de la CPAM y exerceraient des fonctions de direction. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le report de l’élection des représentants du personnel du CSE initialement prévue le 9 février 2023 et reportée le 19 juin 2023, n’est pas imputable à la CPAM mais fait suite à un désaccord exprimé par deux organisations syndicales s’agissant du mode de calcul utilisé pour la répartition des sièges entre les collèges électoraux. Ainsi, c’est sans méconnaître les dispositions de l’article L. 2411-7 du code du travail que le ministre du travail a constaté son incompétence matérielle pour connaître de la demande d’autorisation de licenciement de Mme F... présentée par la CPAM des Yvelines.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme F... tendant à l’annulation de la décision du 13 mars 2024 par laquelle le ministre du travail a, d’une part, retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines contre la décision du 10 juillet 2023 par laquelle l’inspectrice du travail a refusé d’autoriser son licenciement, d’autre part, annulé la décision de l’inspectrice du travail du 10 juillet 2023 et, enfin, rejeté la demande d’autorisation de licenciement pour incompétence matérielle ne peuvent qu’être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d’annulation de la décision du 10 juillet 2023 de l’inspectrice du travail et de la décision implicite de rejet du recours hiérarchique de la ministre du travail et les conclusions aux fins d’injonction présentées dans la requête n° 2402026 :
D’une part, le juge de l’excès de pouvoir ne peut, en principe, déduire d’une décision juridictionnelle rendue par lui-même ou par une autre juridiction qu’il n’y a plus lieu de statuer sur des conclusions à fin d’annulation dont il est saisi, tant que cette décision n’est pas devenue irrévocable. Il en va toutefois différemment lorsque, faisant usage de la faculté dont il dispose dans l’intérêt d’une bonne administration de la justice, il joint les requêtes pour statuer par une même décision, en tirant les conséquences nécessaires de ses propres énonciations. Dans cette hypothèse, toutes les parties concernées seront, en cas d'exercice d'une voie de recours, mises en cause et celle à laquelle un non-lieu a été opposé, mise à même de former, si elle le souhaite, un recours incident contre cette partie du dispositif du jugement.
D’autre part, lorsque le juge est parallèlement saisi de conclusions tendant, d’une part, à l’annulation d'une décision et, d’autre part, à celle de son retrait et qu’il statue par une même décision, il lui appartient de se prononcer sur les conclusions dirigées contre le retrait puis, sauf si, par l’effet de l’annulation qu’il prononce, la décision retirée est rétablie dans l’ordonnancement juridique, de constater qu’il n’y a plus lieu pour lui de statuer sur les conclusions dirigées contre cette dernière
Par la décision expresse du 13 mars 2024, postérieure à l’introduction de la requête n°2402026, le ministre du travail a notamment retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique de la CPAM des Yvelines et annulé la décision implicite de rejet de l’inspectrice du travail. Eu égard à ce qui a été exposé aux points 3 à 7, la décision expresse du 13 mars 2024 n’est pas entachée d’illégalité. Dès lors, les conclusions dirigées contre la décision du 10 juillet 2023 de l’inspectrice du travail de l’unité départementale des Yvelines et contre la décision, née du silence gardé sur la demande formée par la CPAM le 8 septembre 2023, par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion a implicitement rejeté son recours hiérarchique sont devenues sans objet. Il n’y a plus lieu d’y statuer.
Sur les conclusions tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat et de Mme F... les sommes que la CPAM des Yvelines demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les dispositions du même article font par ailleurs obstacle à ce que la somme demandée à ce titre par Mme F... soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions aux fins d’annulation et d’injonction présentées dans la requête n° 2402026.
Article 2 : La requête n° 2403374 présentée par Mme F... est rejetée.
Article 3 : Les conclusions présentées par la CPAM des Yvelines à l’encontre de l’Etat et de Mme F... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... F..., au ministre du travail et des solidarités et à la caisse primaire d’assurance maladie des Yvelines.
Délibéré après l’audience du 16 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Sauvageot, présidente,
Mme Lutz, première conseillère,
Mme Ghiandoni, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2026.
La rapporteure,
Signé
S. Ghiandoni
La présidente,
Signé
J. Sauvageot
La greffière,
Signé
C. Delannoy
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.