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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2403932

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2403932

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2403932
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7éme chambre
Avocat requérantFOURET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 mai 2024, M. A E et Mme D C, représentés par Me Fouret, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision de rejet du recours administratif préalable obligatoire par laquelle le recteur de l'académie de Versailles a confirmé la décision du 8 avril 2024 refusant l'autorisation d'instruction en famille pour leur fille B au titre de l'année 2024/2025 ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au rectorat de l'académie de Versailles de délivrer l'autorisation d'instruction en famille sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au rectorat de réexaminer la situation de leur fille B ;

4°) de mettre à la charge du rectorat de l'académie de Versailles la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dès lors que le rectorat devait contrôler uniquement l'adéquation du projet à la situation de leur fille et non porter une appréciation sur cette situation propre à leur fille ; le projet éducatif est développé et comporte des éléments essentiels de la pédagogie, aucun grief n'ayant été formulé à son encontre ;

- leur fille B dispose d'une avance importante sur les apprentissages scolaires, elle a une sensibilité émotionnelle accrue et a besoin de calme et n'a aucun besoin de sieste du fait de son rythme biologique ; par suite la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à la vie privée et familiale ainsi qu'à l'intérêt supérieur de leur fille, garantis par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 octobre 2024, le recteur de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'éducation ;

- la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mauny,

- les conclusions de Mme Cerf, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E et Mme D C ont déposé le 3 mars 2024 une demande d'instruire dans la famille leur fille B, née en juillet 2021. Par une décision du 8 avril 2024, la directrice académique des services de l'éducation nationale des Yvelines a refusé d'accorder cette autorisation. Par une décision en date du 2 mai 2024, la commission de l'académie de Versailles chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus d'autorisation d'instruction en famille a rejeté le recours administratif préalable obligatoire exercé par les requérants le 11 avril 2024. M. E et Mme C demandent au tribunal d'annuler cette décision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans () ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants,

sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; () / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret () ". Enfin, aux termes de l'article R. 131-11-5 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4°Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".

3. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

4. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

5. Si les requérants soutiennent que la situation propre à l'enfant mentionnée à cet article peut résulter, notamment, de la pédagogie mise en place et s'entend donc comme le fait de proposer un projet sérieux comportant l'essentiel de l'enseignement adapté à l'enfant sans aucune autre exigence ou considération à prendre en compte et donc qu'elle n'a pas à être justifiée dans leur demande et que l'administration ne peut exercer aucun contrôle sur celle-ci, il résulte au contraire des textes précités et de ce qui a été rappelé aux points précédents que l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant un projet d'instruction dans la famille ne saurait relever de la seule appréciation discrétionnaire des parents mais est au nombre des éléments que l'autorité administrative doit contrôler avant de se prononcer sur une demande d'autorisation d'instruction en famille fondée sur un tel motif. Il suit de là que la commission académique n'a pas commis d'erreur de droit en relevant que les éléments présentés par les requérants dans le projet pédagogique ne caractérisaient pas une situation propre à l'enfant car ne se distinguant pas de celle des enfants de la même classe d'âge présentant les mêmes besoins.

6. En deuxième lieu, le projet éducatif présenté par M. E et Mme C est motivé, notamment, par la nécessité de respecter le rythme biologique de l'enfant, son absence de besoin de sieste et un besoin d'activités extérieures en début d'après-midi. Le projet éducatif met également en avant l'importante avance de leur fille sur les apprentissages scolaires, sa sensibilité émotionnelle accrue et son besoin de calme pour assimiler l'instruction. Toutefois, les éléments produits ne permettent ni d'établir l'avance qu'aurait acquise l'enfant, notamment dans le domaine de la lecture, ni la réalité des difficultés qu'elle rencontrerait dans un environnement bruyant, ni l'existence d'un rythme atypique. Ils ne sauraient donc constituer une situation propre à l'enfant de nature à justifier un projet pédagogique d'instruction en famille par dérogation au principe de l'instruction dans un établissement d'enseignement public ou privé, lequel est en mesure de prendre en compte de telles considérations générales et fréquentes chez des enfants de trois ans. Dans ces conditions, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une scolarisation de B dans un établissement d'enseignement, qui ne peut être regardée comme portant, en elle-même, atteinte à son intérêt supérieur ou au droit au respect de la vie privée et familiale, serait de nature à nuire à son épanouissement, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et qu'elle méconnaîtrait les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doivent être écartés.

7. Il résulte de ce qui précède que M. E et Mme C ne sont pas fondés à demander l'annulation de la décision du 2 mai 2024 par laquelle la commission académique de l'académie de Versailles a rejeté leur recours préalable obligatoire et confirmé la décision du 8 avril 2024 de refus d'autorisation d'instruction en famille pour leur fille au titre de l'année scolaire 2024-2025. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse la somme demandée par M. E et Mme C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E et Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme D C et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera délivrée au recteur de l'académie de Versailles.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Mauny, président,

M. Lutz, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

Le président-rapporteur,

Signé

O. Mauny

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

B. Fejérdy La greffière,

Signé

C. Benoit-Lamaitrie

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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