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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2405351

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2405351

lundi 19 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2405351
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantHMAD

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Versailles a rejeté la requête de M. B A, ressortissant marocain, qui contestait un arrêté préfectoral du 24 juin 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de cinq ans. Le tribunal a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la mesure ne portait pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de sa situation personnelle et de ses attaches familiales en France. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des demandes de M. A, fondé sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juin 2024, et un mémoire enregistré le 8 août 2024, M. B A, représenté par Me Hmad, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel la préfète de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pour une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Essonne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler durant le réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il souffre de pathologies psychiatriques nécessitant un suivi ; les condamnations pénales relevées sont anciennes et les signalements ne sont pas probants et n'ont pas donné lieu à poursuite ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il a vécu toute sa vie en France et que, bien que célibataire, sa cellule familiale est en France et il n'a aucune attache dans son pays d'origine ;

- la décision refusant le délai de départ volontaire est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'existe pas de risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de cette décision sur sa situation personnelle dès lors que toute sa famille réside en France et que son état de santé nécessite un suivi en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Lutz, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2024 qui s'est tenue en présence de Mme Amegee, greffière :

- le rapport de M. Lutz, premier conseiller ;

- les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain, né le 9 avril 1985, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel la préfète de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pour une durée de cinq ans.

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions :

2. L'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A ainsi que les éléments sur lesquels la préfète s'est fondée pour l'obliger à quitter le territoire français, pour lui refuser le bénéfice d'un délai de départ volontaire, pour lui faire interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans et pour fixer le pays de destination de sa reconduite. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A est arrivé en France à l'âge de deux mois, y a suivi sa scolarité et il n'est pas contesté qu'il y réside de manière exclusive au moins depuis 2015. Il ressort également des éléments qu'il a produit que son père et les trois membres de sa fratrie demeurent en France et sont d'ailleurs français. Toutefois, il ne justifie d'aucun lien particulier avec eux, ni ne démontre que sa présence auprès d'eux serait nécessaire, lui-même étant célibataire et sans enfants. A cet égard, s'il produit une attestation émanant de sa sœur Samira qui déclare l'héberger, cet élément apparaît en contradiction avec ceux issus de son audition puisqu'il déclarait être domicilié à une adresse à Gap. Par ailleurs, M. A, qui a été interpellé le 23 juin 2024 par les services de police pour des faits de recel de vol et usage et détention de produits stupéfiants, a fait l'objet 18 condamnations pénales entre 2007 et 2021 pour des faits circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, filouterie de carburant ou de lubrifiant, conduite de véhicule sus l'emprise d'un état alcoolique, rébellion, filouterie de chambre à louer, escroquerie, vol aggravé par deux circonstances, vol aggravé avec destruction ou dégradation, violence sur personne dépositaire de l'autorité publique, vol par effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt, escroquerie de courant, altération frauduleuse de la vérité dans un écrit de courant et de recel de bien. Si certes les condamnations ne précisent pas la date de commission des faits et remontent pour la plus ancienne à 2007, et que les " signalements " allégués par la préfète sont contestés, ne sont étayés par aucune pièce et ne peuvent donc suffisamment prouver les faits auxquels ils se rapportent, il ressort néanmoins de ces éléments que M. A a été condamné à six reprises depuis 2015 à des peines totalisant plus d'une année d'emprisonnement et dont la sévérité est allée croissante. La circonstance qu'une précédente décision d'éloignement ait été entre temps annulée par la juridiction administrative est, en tout état de cause, sans incidence sur l'existence et la gravité de ces infractions. En outre, il ressort de son audition que M. A a été interpellé le 23 juin 2024 en possession de substances stupéfiantes. Si M. A démontre par ailleurs souffrir de troubles psychiques invalidants et produit un certificat médical attestant de soins en cours, il ne démontre ni même ne soutient que de tels soins ne pourraient être mis en place au Maroc, les hospitalisations dont il fait par ailleurs état étant au demeurant relativement anciennes puisque la plus récente remonte à 2020. Dans ces conditions, compte-tenu notamment du nombre, de la gravité et de la persistance des infractions commises par le requérant, et alors même qu'il allègue résider en France depuis l'âge de deux mois, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, eu égard aux motifs pour lesquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la décision portant refus de départ volontaire :

5. En premier lieu, par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre la décision portant refus de départ volontaire.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". Aux termes de son article L. 612-2 : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de son article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; ()".

7. Si M. A soutient que la préfète de l'Essonne a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, il se borne à soutenir qu'il n'existerait pas de risque de soustraction à la mesure d'éloignement, dès lors qu'il était titulaire d'un titre de séjour, qu'il justifie d'une adresse stable, et que la précédente mesure d'éloignement à son encontre a été annulée. Toutefois, dès lors que M. A a expressément déclaré son intention de ne pas se conformer à la mesure d'éloignement prise à son égard au cours de son audition du 24 juin 2024, qu'il ne conteste pas avoir dissimulé son identité à plusieurs reprises et qu'il ressort des pièces du dossier que sa carte de résident lui avait été retirée sans qu'il n'ait sollicité la délivrance d'un autre titre de séjour, le risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet peut être regardé comme établi ainsi que le prévoient les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précités. Par suite, la préfète de l'Essonne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de ces dispositions.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

8. En premier lieu, par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français () ". Aux termes de son article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

10. Ainsi qu'il a été dit au point 4 du présent jugement, il ressort des pièces du dossier que la présence de M. A sur le territoire français représente une menace pour l'ordre public. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que la durée de sa présence en France est particulièrement longue puisqu'il y a vécu depuis l'âge de deux mois, soit pendant près de quarante ans, et qu'il y possède au moins quatre membres de sa famille, tous de nationalité française. Par ailleurs, la préfète ne soutient pas qu'il se serait déjà soustrait à une précédente mesure d'éloignement et ne conteste pas que celle qui avait précédemment concerné M. A avait été annulée par la juridiction administrative. Dans ces conditions, en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français de la durée maximale de cinq ans prévue par le texte, la préfète de l'Essonne a retenu une durée disproportionnée et a donc, dans les circonstances de l'espèce, fait des dispositions précitées une inexacte application.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de cinq ans. En revanche, les autres conclusions présentées à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur l'injonction :

12. Le présent jugement n'implique pas nécessairement le réexamen de la situation de M. A, ni qu'il lui soit délivré une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative doivent être écartées.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la préfète de l'Essonne du 24 juin 2024 faisant interdiction à M. A de retourner sur le territoire français pendant une durée de cinq ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 août 2024.

Le magistrat désigné,

signé

F. Lutz La greffière,

signé

E. Amagee

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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