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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2406289

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2406289

lundi 16 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2406289
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSEMAK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 juillet 2024 et le 27 septembre 2024, ce second mémoire n'ayant pas été communiqué, Mme A B, représentée par Me Semak, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 novembre 2023 par lequel le préfet des Yvelines lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 400 euros TTC à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été prise à l'issue d'un examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que sa demande de titre devait être examinée sur le fondement de l'article 10 b de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et non sur celui de l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation compte tenu de la durée de sa présence en France et de ses attaches familiales sur ce territoire, de sa situation d'isolement en Tunisie et de son état de santé

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 septembre 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il convient de procéder à une substitution de base légale s'agissant de la décision de refus de séjour qui trouve son fondement dans l'article 10 b de l'accord franco-tunisien et non dans l'article L. 423-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'indique à tort l'arrêté attaqué ;

- les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Maitre, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante tunisienne née en 1962, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article 10 b de l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988. Par un arrêté du 7 novembre 2023, le préfet des Yvelines a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, âgée de 62 ans, est entrée en France le 25 octobre 2014 sous couvert d'un visa court séjour et y réside depuis lors de manière continue, soit près de neuf ans à la date de la décision attaquée. Ne disposant d'aucune ressource propre et officiellement séparée de corps avec son époux depuis 2019, elle est, depuis son arrivée en France, prise en charge matériellement et financièrement par son fils, de nationalité française, qui l'héberge à son domicile, lui verse régulièrement de l'argent pour son entretien, et l'accompagne dans ses démarches administratives et médicales. Il ressort également des pièces du dossier, que Mme B a noué des liens désormais anciens et stables avec sa belle-fille et avec ses petits-enfants, de nationalité française, nés en 2016 et 2018, avec lesquels elle cohabite et dont elle s'occupe régulièrement. Enfin, il ressort des pièces du dossier qu'elle ne dispose plus en Tunisie que d'une attache avec une de ses filles, laquelle indique qu'elle n'est pas en mesure de la prendre en charge, alors que ses autres enfants résident légalement dans d'autres pays. Dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard à l'âge de la requérante, à sa situation sociale et médicale, à la durée de sa résidence sur le territoire français et aux liens qu'elle y a tissés, en refusant d'admettre Mme B au séjour, le préfet des Yvelines a porté à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par cette décision et par suite, méconnu les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 7 novembre 2023 portant refus de titre de séjour et par voie de conséquence des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Il y a lieu, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet des Yvelines de délivrer à Mme B un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Semak, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Semak de la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Yvelines du 7 novembre 2023 est annulé en toutes ses dispositions.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines de délivrer à Mme A B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Semak, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Semak renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet des Yvelines et à Me Semak.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Ribeiro-Mengoli, présidente,

M. Jauffret, premier conseiller,

M. Maitre, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2024.

Le rapporteur,

signé

B. Maitre

La présidente,

signé

N. Ribeiro-Mengoli

La greffière,

signé

I. de Dutto

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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