mardi 24 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2407732 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET ADAES AVOCATS (SARL) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 6 et 20 septembre 2024, M. H et Mme F G, représentés par Me Nalet, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté n° ARR-2024-0542 du 13 juin 2024 par lequel le maire de la commune de Chatou a abrogé les arrêtés n° 2019-0395 du 5 juin 2019 portant restriction permanente de circulation quai Watier au droit du n° 8 interdiction aux véhicules de plus de 3,5 tonnes, n° 2021-0050 et n° 2021-0053 relatifs à l'installation d'un portique matérialisant la restriction permanente de circulation quai Watier au droit du n° 8, enfin n° 2024-0450 du 16 mai 2024 portant restriction permanente de circulation, installation d'un portique au droit du n° 6 quai Watier et portant restriction permanente de circulation quai Watier au droit du n° 8, interdiction aux véhicules de plus de 26 tonnes de PTAC, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Chatou une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi qu'aux entiers dépens.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est remplie compte tenu du risque à la sécurité publique encouru à raison du passage des poids-lourds au droit du n° 8 quai Watier, au regard de l'état dégradé de la voirie et de la berge, constaté par plusieurs experts, notamment lors des épisodes de crue de la Seine ou d'orages ; les mesures de restriction de circulation qui sont abrogées par l'arrêté en litige ont été jugées nécessaires, adaptées et proportionnées à la situation par le tribunal administratif de Versailles dans ses décisions des 26 décembre 2023 et 3 mai 2024 ; le rapport de l'expert A produit par la commune pour justifier l'arrêté querellé est dépourvu de valeur technique probante de telle sorte que la situation de risque d'effondrement du quai Watier sur leurs parcelles reste indiscutable ; il est choquant que le maire de la commune puisse invoquer l'absence d'urgence au motif qu'aucun sinistre n'a vu le jour depuis 2018 alors qu'un accident ou un sinistre peut intervenir à tout moment en raison de la circulation de véhicules lourds sur une zone à risque et alors même que GRTgaz ne s'est pas prononcé sur le risque de rupture de la canalisation de gaz en cas de glissement de terrain mais uniquement au passage des véhicules sur la chaussée ; les travaux réalisés au printemps 2024 ne visaient pas à conforter ou consolider la voirie du quai Watier mais à lutter contre l'érosion de la berge et limiter le phénomène en ne permettant ainsi pas de remédier à la problématique du passage des poids-lourds au droit du n° 8 quai Watier ; en outre, les travaux d'enrochement du pied de berge n'ont fait l'objet d'aucune étude technique permettant d'assurer la stabilité de la plateforme de voirie ; le travail d'analyse qu'ils ont accompli nécessitait un délai ce qui explique le décalage temporel entre la date de l'arrêté querellé et la date d'enregistrement de leur requête ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté en litige dès lors qu'il se fonde sur un rapport d'expertise dépourvu de toute force probante en ce qu'il a été réalisé en méconnaissance du principe du contradictoire au regard de l'article R. 621-7 du code de justice administrative dès lors que les avis et conclusions de M. A se fondent sur des éléments non débattus lors des opérations d'expertise, que leurs observations n'ont pas été consignées et que des échanges entre expert et certaines parties ont échappé au contradictoire ; par ailleurs, M. A a outrepassé sa mission en émettant des avis impérieux ; en outre, l'expert A n'est pas impartial en méconnaissance de l'article R. 621-3 du code de justice administrative en rendant notamment une note de complaisance le 13 avril 2021 ; enfin, sa mission n'a pas été remplie jusqu'à complète exécution car les parcelles AE26 (EDF) et celles de la SAS Chatou Watier n'ont pas été analysées sérieusement ; en réalité, l'expert A n'a accompli aucune nouvelle diligence durant les trois années qui ont suivi sa note aux parties du 13 avril 2021, aucune nouvelle réunion d'expertise n'ayant été organisée depuis le 11 février 2021 et aucune étude technique ni investigation géotechnique réalisée ; ce rapport ne contient aucune modélisation ni calcul permettant d'obtenir un coefficient de sécurité, pas davantage d'hypothèse géotechnique ; ce rapport est contredit par les études et vérifications techniques de tous les autres experts judiciaires ou techniciens, notamment le rapport de M. D du 15 mai 2019, les avis techniques 1 et 2 de M. C des 18 novembre 2021 et 18 juillet 2024 et le rapport CEREMA de mars 2020 ; le rapport du BET SACH du 22 avril 2024 n'a pas été versé au contradictoire par la commune ; à cet égard, les engins de chantier de la SNCF étudiés par EIFFAFE/SEPIA dans le cadre de l'expertise de M. D et par le CEREMA étaient de tous types de tonnages ; l'expert A n'a pas de compétence appropriée pour répondre aux questions posées en écartant notamment et arbitrairement tout risque de glissement de talus, en ignorant l'incidence des surcharges en tête provoquées par le passage des poids-lourds, en reportant sur la coupe de la berge son schéma du " bulbe des contraintes " sans aucune correspondance d'échelle et en ne tenant pas compte des caractéristiques mécaniques du sol et des différentes courbes qui le composent ni du niveau de la Seine, en éludant le choix d'un coefficient de sécurité minimum, en concluant à l'absence d'évolution du quai Watier sur la parcelle AE21 sur le fondement de photographies et des constats succincts réalisés en 2021 ; la voirie n'a pas été déportée mais seulement rétrécie tout en conservant une largeur supérieure à 3,5 mètres ; l'arrêté querellé, qui se fonde sur ce rapport, est ainsi entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la nécessité d'accès aux poids-lourds n'est nullement démontrée s'agissant des ouvrages de service public présents dans les espaces sauvages de l'Ile des Impressionnistes d'autant que le chemin d'accès à ceux-ci n'est pas accessible aux poids-lourds ; le site EDF possède ses propres voiries internes qui lui permettent de desservir tous ses bâtiments et équipements depuis l'entrée de son site ; le golf de l'Ile Fleurie n'est pas un équipement public ; l'installation du portique ne porte aucun préjudice à la SAS Chatou Watier ; l'avis du service départemental d'incendie et de secours a déjà été porté à la connaissance du tribunal et le courrier du 4 mars 2024 n'est étonnement pas produit par la commune alors que probablement il indique que les services de secours ne se sont jamais opposés à la pose d'un portique ; l'avis finalement émis est entaché de plusieurs erreurs.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 septembre 2024, la commune de Chatou, représentée par Me Corneloup, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 6 000 euros soit mise à la charge des requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le délai d'instruction de la requête contre le premier arrêté d'abrogation du 19 avril 2019, ayant duré deux ans et demi, correspond au délai moyen pour ce type de dossier ; l'état de la voirie et de la berge ne s'est pas dégradé, aucun élément n'apportant de précision sur l'insuffisance de l'interdiction de circulation maintenue au droit du n° 8 quai Watier, pas davantage sur l'anxiété ressentie par les requérants ; aucun sinistre n'est d'ailleurs intervenu depuis 2018 et des travaux de consolidation du quai Watier ont eu lieu à titre préventif au printemps 2024 d'un coût de 180 000 euros mobilisant 450 tonnes de roches ; aucun risque relatif à la canalisation de gaz n'est établi ; les requérants n'ont introduit la requête en référé que trois mois après l'édiction de l'arrêté contesté ; enfin, il est impératif que les portiques ne soient pas de nouveau mis en fonction pour l'intérêt général, le laboratoire de Recherches et Développement d'EDF implanté sur l'île des Impressionnistes devant accueillir des camions sans les contraintes des portiques ; le quai Watier est l'unique voie d'accès au golf de l'Ile Fleurie qui accueille une importante clientèle et permet l'accès à divers ouvrages publics situés sur la partie Nord de l'île ;
- les moyens de légalité soulevés ne sont pas fondés ; en premier lieu, le rapport d'expertise judiciaire de M. A présente une valeur probante notamment en ce que toutes les investigations ont été menées avec des modélisations et une application d'un coefficient de sécurité sans se contenter de simples constats visuels ; contrairement aux autres experts, M. A est un spécialiste de la stabilité des voies de berge et la commune a pris les mesures de police qui s'imposaient ; M. A s'est étonné que M. D, qui n'était habilité qu'à se prononcer sur la stabilité de la berge à supporter des portes-chars de 145 tonnes et non des véhicules de 3,5 tonnes, ait constaté un risque alors que sa mission n'a pu être menée à son terme dès lors que la composition de la chaussée n'a pu être déterminée, pas davantage le calcul de la stabilité de la berge, que les plans de réseaux ne lui ont pas été communiqués et qu'aucun schéma quant aux modélisations n'a été dressé ; quant à M. C, mandaté pour le seul compte des requérants, il n'est pas un spécialiste de stabilité des voies de berge et il a eu tort de se référer aux études du CEREMA et de SEPIA qui étaient destinées à apprécier la stabilité de la berge pour des portes-chars pouvant aller jusqu'à 145 tonnes et non des véhicules d'un tonnage moindre ; le CEREMA a étudié la stabilité de la berge pour un passage soutenu de poids lourds à raison de dix camions par jour et M. A l'a scrupuleusement étudié et a prescrit l'interdiction de circulation des poids-lourds de plus de 26 tonnes et l'installation d'une écluse permettant un rétrécissement de la chaussée ; les requérants ont été informés des travaux de confortement des berges sur le quai Watier au printemps 2024 ; l'avis du bureau d'études mandaté par le golf de l'Ile Fleurie en 2022 n'est pas produit ; par ailleurs, M. A dispose des compétences appropriées ce qui lui a permis d'identifier un risque au niveau de la berge mais aucunement au niveau de la chaussée ; il n'a pas basé son rapport sur un simple constat visuel de l'éloignement du " bulbe des contraintes " par rapport au talus de berge mais a procédé à différentes modélisations en appliquant un coefficient de sécurité, en analysant la composition de la chaussée, en prenant en compte les principes d'érosion et de glissements de terrains comme la berge et la chaussée ; les photographies prises en 2021 sont précises et aucune évolution ne peut être constatée avec celles de 2022 s'agissant de l'évolution des fissures de l'asphalte ; en deuxième lieu, M. A a fait part de ses conclusions quant à l'absence de risque d'effondrement du quai Watier et les parties ont été en mesure d'en débattre ; il ne lui appartenait pas de déposer un pré-rapport quant au déplacement de la route sur la parcelle AE21 appartenant aux requérants ; il n'a pas outrepassé sa mission en prescrivant la mise en place d'équipements autoroutiers et la commune ne s'est pas fondée sur son avis d'ordre juridique ; il a consigné les observations formulées par les requérants ; à aucun moment les représentants de la commune n'ont échangé avec l'expert, les relances ayant été effectuées au contradictoire de l'ensemble des parties ; M. A n'a pas rendu un avis de complaisance et a réalisé pleinement sa mission, l'arrêté contesté ne portant pas sur l'entier linéaire du quai Watier de sorte que l'établissement du coût des travaux ne présente pas d'intérêt car la commune a pris exclusivement à sa charge le coût des mesures de police ; en troisième lieu, elle a installé une écluse au droit de la propriété des requérants conformément aux prescriptions de M. A, la pose d'un portique au droit du n° 8 présentant un risque en termes de sécurité des usagers et restreignant la liberté de circulation d'EDF en contraignant en outre les requérants, la SAS Chatou Watier et le golf de l'Ile Fleurie à déposer leurs déchets en amont au niveau du pont routier ; en dernier lieu, les requérants tiennent des propos diffamatoires à l'encontre du gérant de la SAS Chatou Watier.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 31 juillet 2024 sous le n° 2406635 par laquelle M. et Mme G demandent l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de la voirie routière ;
- le code de justice administrative.
La président du tribunal a désigné M. Fraisseix, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 septembre 2024 tenue à 14 heures en présence de Mme Paulin, greffière d'audience :
- le rapport de M. Fraisseix, juge des référés ;
- les observations de Me Nalet, en présence de Mme G, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête ; il soutient en outre que M. A ne s'est pas montré diligent entre avril 2021 et 2024 et que son rapport ne saurait être de nature à faire évoluer la position du tribunal ; d'une part, il ne comporte pas d'analyse technique contrairement aux deux autres rapports dont leurs auteurs ont d'ailleurs eu recours à un logiciel de référence ce qui n'est pas le cas de M. A qui se contente de constats visuels, de photographies tirées de Google earth et de croquis peu précis ; aucun élément technique ne permet de remettre en cause les conclusions de M. D ; d'autre part, M. A ne s'est intéressé qu'aux parcelles des requérants soit une longueur de seulement 21 mètres sur les 1 300 du quai Watier dans son ensemble ; enfin, le principe du contradictoire n'a pas été respecté ; au final, il existe un risque de glissement de terrain, de rupture d'une canalisation de gaz et la commune de Chatou n'adopte pas la position appropriée en gaspillant l'argent public ;
- et les observations Me Corneloup, en présence de Mme E, directrice générale des services de la commune de Chatou, qui persiste également dans ses conclusions et moyens ; il fait valoir que la condition de l'urgence n'est pas remplie et que l'intérêt général conduit à ne pas poser à nouveau de portique d'autant que la zone considérée est classée " Seveso " ; des travaux de confortement ont à cet égard été entrepris au printemps 2024 et une écluse a été mise en place ; l'arrêté en litige n'est entaché d'aucune illégalité dès lors qu'il se fonde sur un rapport circonstancié et technique ; par ailleurs, il convient de noter que les requérants ont rétréci la voirie ce qui modifie l'axe de celle-ci en la rapprochant de l'eau.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 14 heures 54.
Considérant ce qui suit :
1. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ". D'autre part, aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : / 1° Tout ce qui intéresse la sûreté et la commodité du passage dans les rues, quais, places et voies publiques () ". Aux termes de l'article L. 2213-1 du même code : " Le maire exerce la police de la circulation sur les routes nationales, les routes départementales et les voies de communication à l'intérieur des agglomérations, sous réserve des pouvoirs dévolus au représentant de l'Etat dans le département sur les routes à grande circulation. () ". Aux termes de l'article L. 2213-2 de ce code, dans sa version applicable au litige : " Le maire peut, par arrêté motivé, eu égard aux nécessités de la circulation et de la protection de l'environnement : / 1° Interdire à certaines heures l'accès de certaines voies de l'agglomération ou de certaines portions de voie ou réserver cet accès, à certaines heures ou de manière permanente, à diverses catégories d'usagers ou de véhicules;() ". Enfin, aux termes de l'article R. 141-3 du code de la voirie routière : " Le maire peut interdire d'une manière temporaire ou permanente l'usage de tout ou partie du réseau des voies communales aux catégories de véhicules dont les caractéristiques sont incompatibles avec la constitution de ces voies, et notamment avec la résistance et la largeur de la chaussée ou des ouvrages d'art. ".
2. Par un arrêté n° 2019-0395 du 5 juin 2019, le maire de la commune de Chatou a interdit la circulation sur l'île des Impressionnistes au droit du n° 8 quai Watier, aux véhicules d'un poids total autorisé en charge (PTAC) supérieur à 3,5 tonnes, à l'exception de services de secours et des véhicules assurant l'hygiène et la salubrité publiques. Par un arrêté n° 2021-0050 du 25 janvier 2021, le maire a décidé de l'installation d'un portique au droit du n° 8 quai Watier en complément de l'interdiction de circulation des poids-lourds et par un arrêté n° 2021-0053 du 27 janvier 2021 il a fixé la hauteur du portique à 2,40 mètres. Enfin, par un arrêté n° 2024-0450 du 16 mai 2024, le maire a restreint de manière permanente la circulation en décidant l'installation d'un portique au droit du n° 6 quai Watier en complément de la restriction permanente de circulation au droit du n° 8 de ce quai par l'interdiction de circulation aux véhicules de plus de 26 tonnes PTAC. Ces quatre arrêtés ont été abrogés par un arrêté n° ARR 2024-0542 du 13 juin 2024 dont M. et Mme G demandent la suspension par la présente requête.
Sur l'urgence :
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. D'une part, il résulte de l'instruction qu'au droit de la propriété de M. et Mme G, le quai Watier présente une voie de circulation d'une largeur d'environ 4 mètres bordée, d'un côté, par la maison d'habitation des requérants, dont l'angle se trouve à environ 50 cm du bord de la chaussée et, de l'autre côté, par une berge de la Seine dont la ligne de crête est très proche du bord de la chaussée. Aux termes de son pré-rapport du 9 mai 2019 et de son rapport d'expertise du 29 décembre 2020, M. D, expert et ingénieur ESTP, a notamment indiqué que la chaussée au droit de la propriété des époux G était en mauvais état, présentant plus précisément des fissurations ainsi que des affaissements et des ravinements dus aux eaux de ruissellement, et incapable de supporter une circulation de poids-lourds, qu'une réfection de la chaussée était ainsi indispensable, des éboulements des berges s'étant au demeurant produits à proximité immédiate de la maison des requérants, et que les constatations faites sur le site devaient inciter à la plus grande prudence. Dans le cadre de ses travaux, M. D s'est notamment fondé sur des études communiquées par la société Eiffage, et en particulier sur celle réalisée par le CEREMA en 2016 pour le compte de la SNCF. Cette étude, qui portait sur l'évaluation et l'analyse de la stabilité de la berge, notait les désordres constatés sur la chaussée liée au " trafic non supporté " et préconisait la réfection totale de la chaussée ainsi que la mise en place de mesures de surveillance visuelle puis, en cas d'évolution des désordres, un renforcement du pied de talus par enrochements. Cette première expertise judiciaire a toutefois été clôturée, SNCF Réseau ayant finalement décidé de ne pas faire circuler ses engins. M. D a conclu, appelant à la " plus grande prudence ", compte tenu de la fragilisation de l'ensemble plateforme-talus, que la chaussée au droit de la propriété des requérants était " incapable de supporter une circulation de poids lourds " et que sa réfection était " absolument indispensable " pour permettre " le passage d'engins de poids supérieur à 3,5 T ". Il a ainsi préconisé, dans un premier temps, la réalisation d'une chaussée rigide, jugée " indispensable " même en l'absence de poids-lourds ainsi que la mise en place d'un captage des eaux de ruissellement puis, dans un second temps, une stabilisation du talus de la berge par enrochements, gabions ou toute autre technique de stabilisation. Ces constats ont été confirmés par un second expert, M. B C, ingénieur conseil en géotechnique, mandaté par les requérants dans des avis techniques des 18 novembre 2021 et 18 juillet 2024 qui relèvent une " évolution défavorable de la situation " avec l'existence de nouveaux glissements de talus survenus à l'été 2021 au ras de l'accotement de la chaussée, la chute d'un arbre qui était enraciné sur le pied de berge en octobre 2021, " un glissement de la berge et de la chaussée (apparaissant) aujourd'hui inévitable à court ou moyen terme " eu égard à l'instabilité de la berge et de la voirie qu'elle supporte, ces désordres étant accentués tant par le passage quotidien de poids lourds et les ondes de choc induites par les rebonds de leurs essieux sur le dos d'âne que par l'affouillement du pied de berge. L'expert C a conclu dans ces conditions à l'interdiction de tout trafic de poids lourds, à la limitation de la circulation des véhicules légers, à la surveillance accrue de la berge et de la chaussée avec mise en place de jauges et témoins verticaux permettant un relevé périodique par un géomètre ainsi que l'alerte des concessionnaires vis-à-vis du risque de rupture de leurs ouvrages, notamment la canalisation de transport de gaz haute pression.
5. La commune de Chatou tend à remettre en cause ces conclusions concordantes en indiquant que le passage des poids-lourds au droit du n° 8 quai Watier ne serait pas de nature à caractériser un danger grave et immédiat. Elle s'appuie notamment sur le rapport d'un troisième expert, M. A, en date du 8 juin 2024, reprenant les grandes lignes de son rapport du 11 décembre 2019, indiquant n'avoir observé aucun désordre, l'état du quai Watier étant " normal relativement à sa constitution et son usage ", le litige reposant uniquement sur " des suppositions et des craintes ", de sorte que l'interdiction d'accès aux véhicules de plus de 3,5 tonnes sur le quai Watier n'aurait plus lieu d'être, seul le balisage de l'accès avec une interdiction aux véhicules de plus de 26 tonnes étant nécessaire. Pour cet expert, il n'y a pas de mesures provisoires et urgentes à imposer, une ruine du quai ne lui semblant pas imminente et de conclure que l'interdiction d'accès aux véhicules de plus de 3,5 tonnes sur le quai Watier n'avait donc pas lieu d'être. Il a toutefois noté que, si aucun désordre notable n'était à retenir actuellement, deux causes pouvaient induire un risque d'affectation de l'état du quai Watier, l'érosion de la berge par le cours d'eau et le mouvement du sol éventuellement favorisé par le passage récurrent de poids lourds, relevant d'ailleurs que l'état de la berge restait à caractériser et qu'il serait judicieux de conserver une signalisation du passage étroit ainsi que de mettre en œuvre des palplanches pour stopper l'érosion en pied de berge.
6. Toutefois, ainsi que l'a déjà relevé le tribunal de céans dans son jugement du 26 décembre 2023 et son ordonnance du 3 mai 2024, qui a estimé que l'interdiction de circulation des poids-lourds ainsi que la pose d'un portique étaient des mesures nécessaires, adaptées et proportionnées au risque, cette expertise de 2024 reprenant une note antérieure de M. A, n'apparaît pas, à elle seule, de nature à remettre en cause les conclusions des deux autres expertises précitées. En outre, comme le soulignait M. C dans son avis technique n° 2 du 18 juillet 2024, le rapport établi par M. A " ne se base sur aucune analyse technique tout en refusant l'évidence d'une instabilité de l'ensemble voirie-berge " au droit de la propriété des requérants, ce rapport lui semblant dans ces conditions " contestable " et ne répondant pas aux obligations faites aux experts judiciaires d'objectivité et d'impartialité. M. C a en outre relevé une augmentation arbitraire du coefficient de cohésion par le CEREMA en 2020, dont M. A s'est inspiré, ayant pour conséquence d'augmenter favorablement le coefficient de sécurité obtenu, les résultats ainsi obtenus devant être pris en compte " avec la plus grande prudence ". Par ailleurs, si l'étude du CEREMA de 2020 sur la stabilité des berges conclut à l'absence de nécessité de conforter la berge, elle propose également " d'interdire la circulation de poids lourd, sur une bande de 1,5 m à partir de la tête de talus, de manière à éviter tout désordre " ce qui, compte tenu des caractéristiques de la voie au droit du n° 8 quai Watier, équivaut à en interdire l'accès aux poids-lourds. Dans ces conditions, eu égard aux caractéristiques de la voie, qui supporte dans son tréfond une canalisation de gaz haute pression et se situe en bordure immédiate de la Seine, il résulte de l'instruction que le passage régulier de poids-lourds au niveau du n° 8 quai Watier présente un risque important pour la sécurité publique.
7. D'autre part, ainsi que le fait valoir la commune de Chatou, des travaux conséquents d'enrochement de la berge sur une distance d'environ 20 mètres linéaires au niveau de la propriété des requérants ont été engagés par le syndicat mixte Seine Ouest, le 22 avril 2024, pour un coût de 180 000 euros mobilisant 450 tonnes de roches. Si ces travaux sont manifestement de nature à réduire le risque d'éboulement du talus, ils sont, ainsi que le relèvent M. et Mme G, sans effet sur l'état de la chaussée dont l'expert a estimé que la réfection devait être entreprise en priorité. À cet égard, l'avis du BET du 22 avril 2024 concluant à la possibilité de faire passer des véhicules de 19 tonnes à l'issue des travaux s'appuie sur l'hypothèse d'une " chaussée semi rigide avec une épaisseur de revêtement de 20 cm minimum de type PF2 " qui ne correspond manifestement pas aux caractéristiques de la chaussée concernée, telle que relevée par les deux experts précités. En tout état de cause, il ressort des photographies produites par les requérants que la voie est actuellement empruntée par des véhicules de chantiers à trois voire quatre essieux dont le PTAC dépasse les 19 tonnes. Par suite, en l'état de l'instruction, et notamment en l'absence d'un avis étayé d'expert sur les conséquences des travaux d'enrochement sur le renforcement de l'ensemble plateforme-talus, ces travaux ne peuvent être regardés comme étant, à eux seuls, de nature à lever le risque évoqué au point 4 de la présente ordonnance.
8. Par ailleurs, il résulte des nombreuses photographies produites que des camions de chantier de gros tonnage se rendant sur le terrain de la société voisine empruntent le quai Watier. Par suite, la mise en œuvre d'un portique empêchant l'accès des véhicules de gros gabarit apparaît, en l'état de l'instruction, comme la seule mesure efficace pour assurer l'exécution effective d'un arrêté portant interdiction de circulation des poids-lourds.
9. Enfin, la commune de Chatou fait valoir que l'arrêté attaqué est motivé par des considérations tenant à la préservation de la sécurité publique au regard du risque que causerait le blocage d'un camion devant le portique. Il résulte en effet de l'instruction qu'à l'endroit où un portique avait initialement été positionné entre janvier et avril 2021, la quai Watier présente un rétrécissement avec une seule voie de circulation rendant impossible le demi-tour des véhicules de gros gabarit qui se seraient engagés en méconnaissance de l'interdiction de circulation. Il résulte toutefois de l'instruction qu'entre la propriété des requérants et le n° 6 du quai Watier, où la commune de Chatou avait installé un portique le 16 mai 2024 avant de l'abroger par l'arrêté querellé, le quai Watier présente, à plusieurs endroits, un double sens de circulation, doublé d'espaces de stationnement, où l'implantation d'un portique apparaît compatible avec les préconisations du service départemental d'incendie et de secours. Il ne résulte pas, par ailleurs, de l'instruction qu'une implantation plus en amont sur le quai porterait une atteinte disproportionnée aux autres usagers, notamment l'entreprise EDF qui dispose de multiples entrées sur son site et de voiries internes. Par suite, le motif d'intérêt public invoqué par la commune de Chatou au soutien de son arrêté n'apparaît pas de nature, en l'état de l'instruction, à faire échec à la situation d'urgence invoquée par M. et Mme G.
10. Il résulte ainsi de ce qui précède que l'arrêté en litige préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à l'intérêt qui s'attache à la protection de la sécurité publique ainsi qu'accessoirement à la situation des requérants dont le n° 8 quai Watier constitue le seul point d'accès à leur propriété. Par conséquent, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
Sur la légalité de l'arrêté en litige :
11. Si les considérations de sécurité publique rappelées au point 9 de la présente ordonnance justifient que la commune de Chatou ait entendu revoir le lieu d'implantation du portique matérialisant l'interdiction de circulation des poids-lourds au droit du 8 quai Watier, elles ne permettent pour autant pas, à elles seules, de justifier le retrait de tout dispositif, compte tenu des risques rappelés au point 4. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation est, propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité.
12. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de l'arrêté attaqué du 13 juin 2024 par lequel le maire de la commune de Chatou a abrogé ses arrêtés des 5 juin 2019, 25 janvier 2021, 27 janvier 2021 et 16 mai 2024 doit être suspendu en tant qu'il ne prévoit aucun autre emplacement pour l'installation d'un portique.
Sur les conséquences à tirer de la suspension :
13. Compte tenu des éléments rappelés dans la présente ordonnance et de l'étendue de la suspension prononcée, il est enjoint à la commune de Chatou, à titre provisoire, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la légalité de l'arrêté du 13 juin 2024, de décider de l'installation, en amont du n° 8 quai Watier, à l'endroit qu'elle jugera le plus approprié aux considérations de sécurité publique, d'un portique faisant obstacle à l'accès des poids-lourds non autorisés par les arrêtés des 5 juin 2019, 25 janvier 2021, 27 janvier 2021 et 16 mai 2024. Il y a lieu d'enjoindre à la commune de Chatou d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. En l'état, il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de M. et Mme G qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Chatou une somme de 1 000 euros à verser à M. et Mme G au titre de ces mêmes dispositions.
Sur les dépens :
15. Le présent litige n'a donné lieu à aucun dépens. Les conclusions de M. et Mme G tendant à ce que la commune de Chatou soit condamnée aux entiers dépens de la présente instance ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 13 juin 2024 abrogeant les arrêtés des 5 juin 2019, 25 et 27 janvier 2021 et 16 mai 2024 est suspendu en tant qu'il ne prévoit aucun autre emplacement pour l'installation d'un portique.
Article 2 : Il est enjoint à la commune de Chatou, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de décider de l'installation, en amont du n° 8 quai Watier, à l'endroit qu'elle jugera le plus approprié aux considérations de sécurité publique, d'un portique faisant obstacle à l'accès des poids-lourds non autorisés par les arrêtés des 5 juin 2019, 25 janvier 2021, 27 janvier 2021 et 16 mai 202.
Article 3 : La commune de Chatou versera à M. et Mme G une somme de 1 000 (mille) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Les conclusions de la commune de Chatou tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme G et à la commune de Chatou.
Fait à Versailles, le 24 septembre 2024.
Le juge des référés, La greffière,
signé signé
P. Fraisseix S. Paulin
La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026