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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2408879

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2408879

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2408879
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantJASLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 octobre 2024 complétée par une pièce enregistrée le 21 octobre 2024, M. B C, représenté par Me Jaslet, demande au Tribunal

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Essonne a décidé son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement sous astreinte de100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, à procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient :

- que l'arrêté est insuffisamment motivé et n'a pas fait l'objet d'un examen individuel ;

- qu'il est entaché d'une erreur de fait ;

- qu'il méconnaît les articles 4 et 5 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- qu'il méconnait également les articles 21 et 22 du même règlement et les articles 15, 17 et 18 du règlement n° 1560/2003 en l'absence de preuve de la saisine de l'Italie et de sa réponse ;

- qu'il méconnait aussi les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation car son père et deux de ses frères et sœurs sont français ;

- enfin, qu'il a été pris en violation des article 3-2 et 17 du règlement n° 604/2013 des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

La préfète de l'Essonne a produit des pièces enregistrées le 21 octobre 2024.

Elle doit être regardée comme soutenant que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 1560/2003

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné Mme Gosselin pour se prononcer sur les litiges mentionnés aux articles L. 776-1, L. 776-2, L. 771-1 à L. 777-3 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est déroulée le 24 octobre 2024 en présence de M. Rion, greffier :

- le rapport de Mme Gosselin, magistrat désigné ;

- les observations de Me Fauveau-Ivanovic, substituant Me Jaslet, qui renonce au moyen tiré de la méconnaissance des articles 21 et 22 du règlement n° 604/2013, reprend le reste de ses conclusions et souligne que l'esprit de ce règlement requiert d'étendre la notion de proche aux oncles et tantes ; elle souligne également que l'Italie présente un dysfonctionnement systémique

- et les observations de M. C.

- la préfète de l'Essonne n'étant ni présent, ni représenté.

-

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, de nationalité congolaise né le 22 décembre 2005 à Kinshasa (République démocratique du Congo), est entré irrégulièrement en France et y a présenté une demande d'asile le 18 juillet 2024 ; la consultation des données de l'unité centrale Eurodac lors de l'instruction de cette demande a révélé qu'il avait franchi irrégulièrement la frontière italienne en venant d'un pays tiers. Les autorités italiennes, saisies par la préfète de l'Essonne le 30 juillet 2024 d'une demande de reprise en charge de l'intéressé ont donné leur accord tacitement le 1er octobre 2024 pour la réadmission du requérant. Par arrêté du 8 octobre 2024, la préfète de l'Essonne a décidé de remettre M. C aux autorités italiennes. Par la présente instance, le requérant demande l'annulation de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 3 de la loi de 1991 susvisé : " L'aide juridictionnelle est accordée sans condition de résidenceaux personnes faisant l'objet de l'une des procédures prévues aux articles L. 251-1 à L. 251-8, L. 342-5 à L. 342-15, L. 432-15, L. 572-4, L. 572-7, L. 611-1 à L. 612-12, L. 614-1 à L. 614-4, L. 632-1, L. 632-2 et L. 743-3 à L. 743-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile "..

3. M. C relevant de ces dispositions, il y a lieu de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, après avoir rappelé les dispositions applicables en l'espèce, rappelle l'état civil et la situation administrative de l'intéressé. Dès lors, la décision est suffisamment motivée et révèle un examen individuel de sa situation.

5. En deuxième lieu, les précisions rappelées dans le point précédent révèlent un examen individuel de la situation de M. C. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de sa situation manque en fait et doit être écarté.

6. En troisième lieu, si le requérant soutient que la décision attaquée serait entachée d'erreur de fait, il ne verse aucun élément établissant le bien-fondé de ce moyen.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. () / 3. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune (), contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives () à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où la préfète est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

8. Il ressort des pièces du dossier que, lors de l'entretien individuel qui s'est tenu 18 juillet 2024, les documents d'information A et B, intitulés respectivement " Je suis sous procédure Dublin- qu'est-ce que cela signifie ' " et " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", qui lui étaient nécessaires pour bénéficier d'une information complète sur l'application du règlement du 26 juin 2013, ont été remis à M. C en français, langue que l'intéressé a déclaré comprendre, comme la signature de l'intéressé sur les premières pages desdites brochures l'établisse. Au regard de l'ensemble de ces éléments, il y a lieu d'écarter le moyen.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5.4 du règlement susvisé n°604/2013 : " L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel " ; aux termes des dispositions de l'article 5.5 du même règlement : " L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. "

10. Il ressort des pièces du dossier que l'entretien individuel de M. C, prévu à l'article 5 précité du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013, s'est déroulé le 26 août 2024 à la préfecture de l'Essonne et a été mené par un agent désigné à cet effet, en langue française. A l'issu de cet entretien un résumé a été établi, sur lequel est apposée la signature du requérant, qui en a donc eu immédiatement accès. Cet égard, il n'apporte aucun élément indiquant que cet entretien ne reprenait pas toutes les informations. Si le compte-rendu de cet entretien individuel ne mentionne pas l'identité de l'agent de la préfecture qui a mené cet entretien, les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'imposent pas une telle mention. Aucune des pièces versées au dossier ne permet d'établir que cet entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ni n'aurait été mené dans les conditions de confidentialité requise par ces dispositions. Le requérant lui-même à la barre n'apporte pas davantage de précision. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 précité doit, dès lors, être écarté.

11. En sixième lieu, les dispositions de l'article 17 du règlement 604/2013 susvisé prévoient que : "L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16". De son côté, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales énoncent que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits ou des libertés d'autrui. M. C soutient que la décision attaquée méconnaît ces dispositions dès lors qu'il est très jeune et que son père et deux de ses frères et sœurs sont français.

12. Toutefois, l'intéressé n'apporte aucun élément établissant ni la filiation de la personne qu'il présente comme son père, ni l'existence d'un quelconque soutien que ce dernier lui apporterait. L'attestation de naissance qu'il produit, établie le 17 octobre 2024 soit postérieurement à la décision attaquée, n'indique en effet pas de prénom. Enfin, la présence d'un oncle et d'une tante en France n'est établie par aucune pièce. Dès lors, la préfète n'a pas méconnu les dispositions précitées et n'a pas davantage commis une erreur manifeste d'appréciation

13. En septième lieu, M. C ne se prévaut d'aucune autre attache familiale en France. Il suit de là que les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. Enfin, si M. C se prévaut de diverses jurisprudences reconnaissant des difficultés rencontrées par le système d'accueil des étrangers en Italie et fait valoir que les autorités italiennes ont suspendu temporairement les transferts par une lettre circulaire du 5 décembre 2022, ces éléments ne sont pas suffisants pour établir que le requérant ne serait pas accueilli par les autorités italiennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Par suite, et alors même que l'accord des autorités italiennes n'a été donné qu'implicitement, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation des dispositions précitées de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne peuvent qu'être écartés pour les motifs rappelés précédemment.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Essonne de l'Essonne du 8 octobre 2024. Doivent être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions en injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

C. Gosselin Le greffier,

signé

T. Rion

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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