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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2409824

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2409824

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2409824
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSARL CAZIN MARCEAU AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2024, M. A B, représenté par Me Lebrun, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) à titre principal, de suspendre l'exécution de la décision du 12 septembre 2024 prenant effet le même jour par lequel le maire d'Etampes a pris à son encontre la sanction disciplinaire de la révocation ;

2°) à titre principal d'enjoindre à la commune d'Etampes de le réintégrer dans ses fonctions dans un délai de 15 jours à compter de l'ordonnance à intervenir et à titre subsidiaire, dans un délai d'un mois à compter de l'ordonnance, qu'il réexamine son dossier ;

3°) de mettre à la charge de la commune la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il est privé de rémunération, ne pouvant pas subvenir à ses besoins et ceux de ses proches ; la décision a de graves répercussions sociales et morales ; il a deux enfants à charge dont il a la garde le week-end,

- la condition du doute sérieux quant à la légalité de la décision est remplie ; la décision est entachée d'une inexactitude matérielle des faits ; les faits de vol qui lui ont été opposés ne peuvent pas être retenus, la plainte résultant d'une querelle entre amis et n'ayant donné lieu à aucune poursuite ; s'agissant du véhicule de fonction, le manque d'entretien opposé ne peut qu'être ponctuel et il est utilisé à des fins de manutention, ce qui explique son état ; l'utilisation du véhicule le 15 février 2024 n'est pas établie ; le nombre élevé de kilomètres et l'utilisation de la carte de carburants s'explique par ses missions ; il est de service le soir et les week-end ; la décision est entachée d'une erreur de qualification juridique des faits et la sanction est disproportionnée ; les faits reprochés ne sont pas constitutifs d'une faute disciplinaire car ils ne sont pas établis ; il travaille dans la collectivité depuis 10 ans, est très apprécié de l'ensemble des agents, a toujours été bien évalué et les faits ne sont pas établis ; la décision est entachée d'une erreur de droit et d'appréciation ; la référence à un manquement grave aux obligations statutaires est trop vague et celle de l'obligation de servir est sans rapport avec les faits ; le maire s'est cru à tort en situation de compétence liée ; à titre subsidiaire, la décision est insuffisamment motivée ; le droit au silence de l'intéressé ne lui a pas été notifié en même temps que la liste des droits prévus à l'article L. 532-4 du code général de la fonction publique ; l'autorité investie du pouvoir disciplinaire siégeait au conseil de discipline ; M. Coenne, conseiller municipal délégué qui a pris des actes de la procédure disciplinaire a siégé et délibéré.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2024, la commune d'Etampes, représentée par Me Cazin, conclut au rejet de la requête, et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les conditions d'urgence et du doute sérieux quant à la légalité de la décision ne sont pas remplies.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Mauny, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 26 novembre 2024 à 15h00, en présence de Mme Paulin, greffière d'audience, M. Mauny a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Lebrun, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre que la condition d'urgence est remplie s'agissant d'une révocation, même s'il bénéficie de l'aide au retour à l'emploi et que la requête est introduite le dernier jour du délai de recours contentieux ; que les motifs de fait de la décision ne sont pas clairs et les faits reprochés ne sont pas précisément exposés ; que la décision ne permet pas de savoir si les faits relatifs au malaxeur de peinture et aux heures supplémentaires ont été retenus ; que la qualification de vol est infondée ; que le droit de se taire ne lui a pas été notifié au moment de l'envoi du courrier l'informant de l'engagement de la procédure disciplinaire ; que M. Coenne, détenteur de l'autorité disciplinaire a siégé et délibéré au conseil de discipline et qu'il a été privé d'une garantie ; qu'il n'y a pas d'élément dans le procès-verbal sur le décompte des voix ; que la mesure est disproportionnée ; qu'il n'a pas d'élément à apporteur s'agissant du vol d'un malaxeur et de l'usage personnel du véhicule pendant les vacances et en dehors des heures de service ;

- les observations de Me Cazin, représentant la commune d'Etampes, qui conclut aux fins que son mémoire en défense et fait valoir en outre que M. Coenne n'a pas exercé le pouvoir disciplinaire et que sa participation au conseil de discipline n'a pas eu d'incidence car la révocation a recueilli six voix contre une ; que la décision du Conseil constitutionnel rendue le 4 octobre 2024 ne peut pas être utilement invoquée car elle prévoit des dispositions transitoires s'agissant de l'inconstitutionnalité de l'article 532-4 du code général de la fonction publique jusqu'à l'entrée en vigueur d'une nouvelle loi, pour les procédures engagées à compter du 4 octobre 2024 et pour les instances introduites avant le 4 octobre et non jugées définitivement ; que l'information sur le droit de se taire lui a été communiquée ainsi que l'établit le compte-rendu de l'entretien du 22 avril 2024 et que cette information vaut pour toute la procédure ; que la qualification de vol est justifiée s'agissant de l'usage d'une carte bancaire car il a reconnu les faits et que le vol d'un malaxeur de peinture acheté avec les fonds de la commune est établi ; que le vol est intervenu pendant ses heures de service ; que le véhicule utilisé n'est pas un véhicule de fonction mais un véhicule de remisage qu'il a pourtant utilisé pour les trajets domicile-travail et qu'il a utilisé pendant ses vacances ; que la consommation d'essence est excessive et que le véhicule a été très dégradé ; que le requérant a commis des abus dans la déclaration de ses heures supplémentaires.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 15h50.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été recruté par la commune d'Etampes le 1er septembre 2013 comme agent contractuel au service logistique et manutention et titularisé le 1er octobre 2015. Il a été nommé responsable du service logistique le 13 mai 2019. Il a été suspendu de ses fonctions pour une durée maximale de quatre mois par un arrêté du 23 février 2024. Il a été informé de l'ouverture d'une procédure disciplinaire le 22 mars 2024 et convoqué le 10 mai 2024 devant le conseil de discipline, pour une séance prévue 13 juin 2024 mais reportée au 11 septembre 2024. Le conseil a rendu un avis favorable à la sanction de la révocation par un avis du même jour. Par un arrêté du 12 septembre 2024, le maire d'Etampes a pris à l'encontre de M. B la sanction de la révocation. Il demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'arrêté du 4 mars 2024 :

2. Aux termes, d'une part, du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Il lui appartient également, l'urgence s'appréciant objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, de faire apparaître dans sa décision tous les éléments qui, eu égard notamment à l'argumentation des parties, l'ont conduit à considérer que la suspension demandée revêtait un caractère d'urgence.

3. Il résulte de l'instruction que la décision prononçant la révocation de M. B, qui a deux enfants et dont il n'est pas contesté qu'il les reçoit le week-end, a pour effet de le priver de son traitement et porte à sa situation financière une atteinte grave et immédiate, que ne suffisent pas à compenser l'allocation de retour à l'emploi qu'il perçoit. En outre, contrairement à ce que soutient également la commune, M. B n'a pas fait preuve d'un manque de diligence en saisissant le juge des référés au terme du délai du recours pour excès de pouvoir ouvert contre a décision du 12 septembre 2024. Dans ces conditions, la condition d'urgence fixée par l'article L. 521-1 du code de justice doit être regardée comme remplie.

4. Aux termes de l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ". Il en résulte le principe selon lequel nul n'est tenu de s'accuser, dont découle le droit de se taire. Ces exigences s'appliquent non seulement aux peines prononcées par les juridictions répressives mais aussi à toute sanction ayant le caractère d'une punition. Elles impliquent que la personne faisant l'objet de poursuites disciplinaires ne puisse être entendue sur les manquements qui lui sont reprochés sans qu'elle soit préalablement informée du droit qu'elle a de se taire. Il ressort en outre des termes de la décision du Conseil constitutionnel n° 2024-1105 QPC du 4 octobre 2024, que le fonctionnaire à l'encontre duquel une procédure disciplinaire est engagée doit être informé de son droit à se taire devant le conseil de discipline.

5. Il résulte des courriers de convocation au conseil de discipline adressés le 10 mai 2024 et le 10 juillet 2024 que le droit de se taire n'est pas au nombre de ceux dont il a été informé dans lesdits courriers. Il ne ressort pas non plus du procès-verbal du conseil de discipline que ce droit lui aurait été rappelé au début de la séance du conseil. Enfin, il résulte du même procès-verbal que M. B a reconnu devant le conseil les faits de vol qui lui étaient reprochés. Ainsi, et alors même qu'il résulte du procès-verbal de l'entretien disciplinaire qui s'est tenu le 22 avril 2024 que M. B a été informé lors de cet entretien du droit de garder le silence, le moyen tiré de ce que, du fait de la privation de la garantie que constitue l'information de son droit à se taire devant le conseil de discipline, la sanction disciplinaire en litige serait intervenue au terme d'une procédure irrégulière, est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité.

6. Il y a donc lieu, pour le juge des référés, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 12 septembre 2024 par lequel le maire d'Etampes a pris à l'encontre de M. B la sanction de la révocation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire []. ".

8. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

9. Eu égard à ce qui vient d'être dit, il y a lieu d'enjoindre au maire d'Etampes de réintégrer provisoirement M. B dans les fonctions exercées avant sa révocation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Etampes la somme demandée par M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces mêmes dispositions font par ailleurs obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions présentées par la commune sur le même fondement.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 12 septembre 2024 par lequel le maire d'Etampes a pris à l'encontre de M. B la sanction de la révocation est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la commune d'Etampes de réintégrer, à titre provisoire, M. B dans les fonctions exercées avant sa révocation dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de M. B et les conclusions de la commune d'Etampes tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et à la commune d'Etampes.

Fait à Versailles, le 6 décembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. Mauny

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2409824

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