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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2410149

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2410149

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2410149
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre - 4/11u
Avocat requérantASSOCIATION FRANCE TERRE ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 novembre 2024, et des pièces complémentaires enregistrées les 25 novembre 2024, 3 et 4 décembre 2024 M. C D demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 novembre 2024 par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, en l'informant qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Essonne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder au réexamen de sa situation administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux a été signé par une autorité incompétente ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et son droit à être entendu ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est illégale dès lors qu'elle a été prise sur le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

S'agissant de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- la décision est illégale dès lors qu'elle a été prise sur le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est illégale dès lors qu'elle a été prise sur le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 décembre 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les requêtes relevant aux procédures prévues par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 décembre 2024 qui s'est tenue en présence de Mme Amegee, greffière :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Sidi-Aissa, avocate, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient que les décisions attaquées portent atteinte à sa vie privée et familiale dès lors que l'ensemble de sa cellule familiale se situe en France, qu'il entretient des liens intenses avec ses parents et ses frères et sœurs, que si ses grands-parents résident en Algérie, il ne les a pas vu depuis plus de dix ans, qu'il ne dispose d'aucune attache dans son pays d'origine et qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public ;

- la préfète n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant algérien né le 16 juin 2002, est entré en France le 17 août 2014. Par un arrêté du 20 novembre 2024, la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans et l'a informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. M. D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions en litige :

2. Par un arrêté n° 2024-PREF-DCPPAT-BCA-143 du 2 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 076 du même jour de la préfecture de l'Essonne, Mme A, adjointe au chef du bureau de l'éloignement du territoire, a reçu délégation de la préfète de ce département pour signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D, dont les éléments sur lesquels la préfète de l'Essonne s'est fondée pour l'obliger à quitter le territoire français. Ainsi, alors que la préfète n'est pas tenue de rappeler l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, l'arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

5. Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. En l'espèce, M. D soutient qu'il n'a pas été entendu préalablement à l'édiction de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Toutefois, le requérant ne justifie pas d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision en litige qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à influer sur le contenu de la décision prise à son encontre. Par suite, le moyen tiré de ce que le requérant aurait été privé de son droit d'être entendu doit être écarté.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. D soutient qu'il réside en France depuis le 17 août 2014, que ses parents, titulaires d'un titre de séjour, ses deux sœurs et son frère, dont l'une est titulaire d'un titre de séjour et deux sont de nationalité française, résident en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. D, désormais majeur, est célibataire et sans enfant à charge, qu'il ne justifie d'aucune intégration sociale ou professionnelle en France, et qu'il n'a exercé aucune activité professionnelle alors qu'il a été titulaire d'un récépissé d'une demande de titre de séjour assorti d'une autorisation de travail, et il ne démontre être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où résident ses grands-parents. De plus, l'arrêté en litige mentionne que l'intéressé a fait l'objet de quinze signalements entre 2019 et 2023 pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants, offre ou cession non autorisée de stupéfiants, recel de bien provenant d'un vol, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique, port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitant de catégorie D, vol aggravé par deux circonstances sans violence, conduite d'un véhicule sans permis et refus par le conducteur d'un véhicule d'obtempérer à une sommation de s'arrêter. Si le requérant conteste la possibilité pour la préfète de se fonder sur ces signalements, il ressort en tout état de cause des pièces du dossier qu'il a fait l'objet de trois condamnations par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes, le 6 juillet 2023 à deux mois d'emprisonnement, pour des faits de vente à la sauvette, exercice non autorisé d'une profession dans un lieu public, le 3 juillet 2023, à douze mois d'emprisonnement pour des faits de violence sur un fonctionnaire de la police nationale sans incapacité aggravée par une circonstance, et le 2 décembre 2022, à dix-huit mois d'emprisonnement, dont dix-huit mois avec sursis probatoire pour des faits de destruction du bien d'autrui par un moyen dangereux pour les personnes. Dans ces conditions, la décision en litige n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination. Ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

10. Par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, par voie de conséquence du rejet des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de cette décision doit être écartée au soutien des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

12. En deuxième lieu, la décision contestée vise les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne la date d'entrée sur le territoire français de M. D, les circonstances de son séjour et les éléments sur lesquels la préfète de l'Essonne s'est fondée pour édicter une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans à son encontre. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

13. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

14. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

15. D'une part, il ressort des termes de l'arrêté contesté que M. D a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui n'est assortie d'aucun délai de départ volontaire. Les circonstances dont le requérant fait état ne présentent aucun caractère humanitaire et ne font ainsi pas obstacle au prononcé d'une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, c'est à bon droit que la préfète de l'Essonne a décidé d'assortir l'obligation de quitter le territoire français d'une telle interdiction.

16. D'autre part, s'il ressort des pièces du dossier que M. D présente une menace pour l'ordre public, pour les motifs exposés au point 8, en revanche il en ressort aussi qu'il est arrivé en France en 2014, à l'âge de 12 ans, qu'il a ainsi vécu dix ans sur le territoire national, où il a été scolarisé et où résident régulièrement ses parents et sa fratrie, et qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la préfète a commis une erreur d'appréciation en fixant à cinq ans la durée d'interdiction de retour sur le territoire français, durée maximale prévue par l'article L. 612-6 précité.

17. Par suite, il y a lieu d'annuler la décision portant interdiction de retour sur le territoire français en tant qu'elle prévoit une durée d'interdiction de cinq ans.

18. Le présent jugement, qui n'annule pas l'obligation de quitter le territoire français contestée, n'appelle aucune mesure d'injonction. Il y a lieu de rejeter les conclusions présentées à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 20 novembre 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée en tant qu'elle prévoit une durée d'interdiction de cinq ans.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. D est rejeté.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

S. B La greffière,

signé

E. Amegee

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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