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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2003267

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2003267

jeudi 6 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2003267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP DUMOULIN CHARTRELLE ABIVEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 13 octobre 2020, 13 novembre 2020 et 22 octobre 2021, Mme C B, représentée par Me Aubourg, demande au tribunal :

1°) à titre principal :

-d'annuler la décision du 10 septembre 2020 par laquelle le directeur du D (A) a prononcé son licenciement à compter du 16 octobre 2020 ;

-d'enjoindre au A de procéder à sa réintégration et à la reconstitution de sa carrière ;

-de condamner le A à lui verser les sommes de 3 359,18 euros au titre de l'indemnité compensatrice de préavis, 8 773,92 euros au titre de l'indemnité de licenciement et 19 649,74 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le A à lui verser les sommes de 3 359,18 euros au titre de l'indemnité compensatrice de préavis, 8 773,92 euros au titre de l'indemnité de licenciement et 19 649,74 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi ;

3°) de mettre à la charge du A la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait ;

- la matérialité des griefs qui fondent la décision attaquée n'est pas établie ;

- l'illégalité de la décision attaquée constitue une faute de nature à engager la responsabilité du A ;

- elle est fondée à solliciter une indemnité compensatrice de préavis au titre de l'article 42 du décret n° 91-155 du 6 février 1991 dont le montant s'élève à 3 359,18 euros ;

- elle est fondée à solliciter une indemnité de licenciement qui doit être calculée sur la base d'un salaire mensuel de 1 462,32 euros et qui correspond à un montant total de 8 773,92 euros ;

- elle justifie d'un préjudice moral qu'elle évalue à un montant de 19 649,74 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2021, le D (A), représenté par Me Chartrelle, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par ordonnance du 1er juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n°91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pellerin, rapporteure,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique,

- les observations de Me Aubourg, représentant Mme B,

- et les observations de Me Chartrelle, représentant le A.

Considérant ce qui suit :

1. Le 28 juillet 2008, le centre hospitalier Laennec, regroupé désormais au sein du D (A), a recruté Mme B, en qualité d'aide-soignante, par voie de contrat à durée déterminée régulièrement renouvelé, puis par contrat à durée indéterminée à compter du 1er août 2014. L'intéressée était affectée dans l'équipe de nuit du service d'orthopédie et de traumatologie. A la suite d'une enquête administrative, Mme B a fait l'objet d'une décision de suspension provisoire de fonctions du 6 janvier au 10 septembre 2020. Par une décision du 10 septembre 2020, le directeur du A a prononcé le licenciement pour faute de Mme B à compter du 16 octobre 2020. Cette dernière demande au tribunal à titre principal, d'annuler cette décision, d'enjoindre au A de procéder à sa réintégration et à la reconstitution de sa carrière et de condamner le A à lui verser une indemnité de préavis de 3 359,18 euros, une indemnité de licenciement de 8 773,92 euros et une indemnité de 19 649,74 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi et à titre subsidiaire, s'il n'est pas fait droit à ses conclusions à fin d'annulation, de condamner le A à lui verser les sommes précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. Aux termes de l'article 39 du décret du 6 février 1991 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de la fonction publique hospitalière dans sa rédaction alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires susceptibles d'être appliquées aux agents contractuels sont les suivantes ().4° Le licenciement, sans préavis ni indemnité de licenciement. La décision prononçant une sanction disciplinaire doit être motivée ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'autorité qui prononce une sanction disciplinaire a l'obligation de préciser elle-même, dans sa décision, les griefs qu'elle entend retenir à l'encontre de l'agent intéressé, de sorte que celui-ci puisse, à la seule lecture de la décision qui lui est notifiée, connaître les motifs de la sanction qui le frappe.

4. La décision du 10 septembre 2020 comporte les considérations de droit et de fait qui permettent à Mme B de comprendre les motifs de son licenciement, dès lors qu'elle indique que les griefs reprochés sont constitués d'une part, par des actes de maltraitance envers les patients qui se sont traduits par des violences physiques, psychiques et morales, telles que le fait d'imposer des couches ou protections aux patients autonomes, le fait de laisser les sonnettes des patients hors d'atteinte pour ne pas être dérangée, ou le fait d'avoir négligé volontairement de changer des patients. La décision attaquée fait également état du caractère inadapté du comportement général de l'intéressée sur son lieu de travail qui s'est caractérisé par l'adoption d'une attitude désinvolte, l'utilisation de son téléphone et d'écouteurs pendant son temps de travail, et des siestes pendant le temps de service. De plus, la décision attaquée rappelle que ces faits constituent des manquements aux obligations d'obéissance hiérarchique, d'effectuer des tâches confiées et de se consacrer intégralement à ses fonctions. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait.

En ce qui concerne la légalité interne :

5. Aux termes de l'article 39-2 du décret du 6 février 1991 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de la fonction publique hospitalière : " Tout manquement au respect des obligations auxquelles sont assujettis les agents publics, commis par un agent contractuel dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, est constitutif d'une faute l'exposant à une sanction disciplinaire, sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par le code pénal ".

6. En l'absence de disposition législative contraire, l'autorité investie du pouvoir disciplinaire, à laquelle il incombe d'établir les faits sur le fondement desquels elle inflige une sanction à un agent public, peut apporter la preuve de ces faits devant le juge administratif par tout moyen.

En ce qui concerne les griefs relatifs aux violences constitutives d'actes de maltraitance et aux négligences actives multiples :

7. Pour retenir l'existence d'actes de maltraitance, la décision attaquée fait état de ce que Mme B a tenu, à l'égard des patients un langage irrespectueux, générant une peur et un stress chez les patients ainsi que des craintes de représailles, et de ce qu'elle a commis des négligences actives multiples en laissant des patients dans leurs urines et leurs selles, en imposant aux patients le port de couches et autres moyens de protection afin de ne pas être dérangée ou avoir à faire le nettoyage, en mettant des sonnettes hors d'atteinte pour ne pas être dérangée, en ne distribuant pas, ou à tort, de l'eau et des plateaux repas, en ne traitant pas les escarres ou en n'effectuant pas les tours de change des patients. Il ressort des pièces du dossier que ces faits sont relatés dans le rapport disciplinaire du 29 mai 2020 dressé par le directeur du A, auquel se réfère la décision attaquée, et qui retranscrit des témoignages en ce sens de sept agents qui ont été auditionnés entre les mois de février et avril 2020 par la directrice des soins de l'établissement dans le cadre d'une enquête administrative menée sur Mme B. Ces témoignages sont également corroborés par un formulaire de déclaration d'un évènement indésirable du 13 décembre 2019, établi par un médecin, qui relate que deux nuits de suite, une couche a été mise en place contre la volonté d'une patiente à qui le bassin a été refusé au motif qu'une protection lui a été installée, par le témoignage précis du fils d'une patiente en date du 16 décembre 2019 et par deux rapports de la cadre de santé du 19 décembre 2019, concernant des incidents constatés à l'issue des nuits de travail de Mme B les 12 et 13 décembre 2019, et du 27 janvier 2020, relatif aux incidents constatés à l'issue de plusieurs nuits de travail de l'intéressée en juillet 2019 et janvier 2020. Ce dernier rapport fait notamment état de la pose " volontaire " d'une sonnette d'appel sur un manomètre de la chambre ne permettant pas à la patiente d'appeler en cas de problème, et relate également un incident sérieux au cours duquel un équipement inadapté contre les fuites urinaires (penilex) a été posé à un patient, entraînant des lésions. Les faits relatifs à la tenue d'un langage irrespectueux à l'égard des patients et à leur délaissement dans leurs urines et leurs selles sont également corroborés par le rapport de la cadre de santé du 27 janvier 2020. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que ces faits ont toujours été commis à l'occasion du service de nuit qui était assuré par la requérante, seule aide-soignante, et une infirmière. Dans ces conditions, et alors que les témoignages des agents ont été recueillis dans le cadre d'une enquête administrative qui portait spécifiquement sur la manière de servir de l'intéressée et qui sont concordants et corroborés par d'autres pièces, le caractère indirect de la plupart de ces témoignages ne permet pas de remettre en cause leur valeur probante. Dès lors, la matérialité du grief relatif aux divers actes de maltraitante et de négligence active est établie.

En ce qui concerne le grief relatif au comportement général inadapté de Mme B :

8. La décision attaquée fait état du comportement général inadapté de Mme B pendant son service du fait de la réitération des incidents, d'une attitude générale désinvolte et inadaptée, en raison de l'usage de son téléphone et d'écouteurs pendant son temps de travail et par des siestes pendant le service. Il ressort du rapport disciplinaire que dans le cadre de l'enquête administrative, plusieurs agents, dont l'infirmière qui travaille directement avec l'intéressée, ont déclaré avoir régulièrement constaté que cette dernière portait des écouteurs, utilisait son téléphone personnel durant son temps de travail, adoptait un comportement désinvolte à l'égard de ses collègues lorsque ces derniers leur faisaient part de remarques sur la qualité de son travail. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'infirmière qui travaillait directement avec la requérante a réalisé des tâches qu'il appartenait à la requérante d'accomplir, telles que répondre aux sonnettes des patients, afin de laisser la requérante se reposer. Dès lors, la matérialité de ce deuxième grief est établie.

En ce qui concerne le grief tenant à la méconnaissance de l'obligation de se consacrer intégralement à ses fonctions :

9. Il ressort des écritures du A que lors de son entretien de licenciement, Mme B, en présence de ses conseils, a concédé cumuler deux emplois. Mme B ne conteste pas la teneur de ses déclarations durant cet entretien. En se bornant à se prévaloir de l'absence de matérialité de ce grief, et à soutenir qu'il est " fréquent () que les agents fassent des vacations " sans au demeurant se prévaloir d'une quelconque autorisation en ce sens, Mme B ne conteste pas sérieusement la matérialité de ce grief.

10. Les faits mentionnés aux points 7 à 9 constituent des manquements de Mme B aux obligations auxquelles elle est assujettie dans le cadre de ses fonctions d'aide-soignante et notamment à l'obligation d'exercer ses fonctions avec dignité, à l'obligation d'obéissance hiérarchique et à celle d'effectuer les tâches confiées. Au surplus, les manquements de l'intéressée ont persisté alors que cette dernière avait été informée du caractère inadapté de ses pratiques professionnelles par la cadre de santé qui, après avoir constaté que l'intéressée avait laisser des patients se souiller dans les nuits des 2 et 7 juillet 2019, lui avait demandé de travailler au sein de l'équipe de jour en novembre 2019 afin de revoir ses pratiques professionnelles ainsi que cela ressort de son rapport du 27 janvier 2020. Dès lors, les faits précités sont établis et fautifs.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions indemnitaires présentées à titre principal :

En ce qui concerne les indemnités de licenciement et de préavis :

12. Il est constant que la mesure de licenciement prononcée à l'encontre de Mme B se fonde sur un motif disciplinaire qui est légal ainsi qu'il a été dit au point 10, de sorte qu'elle n'avait pas à être précédée d'une période de préavis ni à donner lieu au versement d'une indemnité de licenciement selon l'article 39 du décret du 6 février 1991 cité au point 2. Dès lors, les demandes de versement des indemnités de licenciement et de préavis doivent être écartées.

En ce qui concerne l'indemnisation du préjudice moral :

13. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que la décision du 10 septembre 2020 n'est pas illégale. Par suite, le A n'a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à demander l'indemnisation du préjudice moral qu'elle estime avoir subis en raison de la décision prononçant son licenciement.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées à titre principal par Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire :

15. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 12 à 14, les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire par Mme B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige:

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du A, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement à Mme B de la somme qu'elle demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande du A présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au D.

Délibéré après l'audience du 22 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

Mme Pellerin, conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 octobre 2022.

La rapporteure,

signé

C. Pellerin

La présidente,

signé

C. Galle La greffière,

signé

T. Petr

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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