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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2101292

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2101292

jeudi 8 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2101292
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantDOUILLY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 avril 2021 et le 24 octobre 2022, M. C A, représenté par Me Douilly, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 octobre 2020 par laquelle le commandant-adjoint de la région de gendarmerie Hauts-de-France, commandant du groupement de gendarmerie départementale de la Somme a prononcé sa mutation d'office dans l'intérêt du service avec changement de résidence à la brigade de proximité d'Auneuil à compter du 1er décembre 2020, ensemble la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours préalable obligatoire formé contre cette décision auprès de la commission des recours des militaires le 1er novembre 2020 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le mémoire du ministre de l'intérieur doit être écarté des débats puisqu'il a été produit après la clôture de l'instruction fixée au 19 avril 2022 par ordonnance du 15 mars 2022 ;

- le rapport de demande de mutation d'office est insuffisamment motivé ;

- les faits qui lui sont reprochés ont été recueillis en violation du secret de l'enquête protégé en vertu de l'article 11 du code de procédure pénale ;

- la réalité des faits décrits dans le rapport de demande de mutation d'office dans l'intérêt du service n'est pas établie ;

- la mesure de mutation d'office n'est ni nécessaire, ni proportionnée puisque son comportement ne perturbe en rien le fonctionnement du peloton de surveillance et d'intervention de gendarmerie de Clermont ;

- la mutation d'office dans l'intérêt du service présente le caractère d'une sanction disciplinaire car elle vise des faits qui ne caractérisent pas une perturbation du service mais qui font référence à des fautes disciplinaires ;

- l'arrêté attaqué méconnaît la circulaire n° 90000 du 20 novembre 2012 relative à la mutation d'office d'un militaire dans l'intérêt du service pour des motifs tenant à la personne de l'intéressé ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que sa nouvelle affectation, et plus précisément son logement, n'est pas conforme aux besoins de sa famille.

Par une lettre du 21 avril 2021, le ministre des armées se déclare incompétent pour défendre dans la présente instance relative à une décision individuelle prise à l'égard d'un militaire de la gendarmerie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, le ministre de l'intérieur, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation de la décision initiale dès lors que la décision implicite de rejet du recours administratif préalable formé devant la commission de recours des militaires s'y est substituée et que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la défense ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Lapaquette, rapporteur public ;

- et les observations de Me Douilly, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, adjudant et chef de groupe au peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie (PSIG) de Clermont a, par ordre de mutation du 26 octobre 2020, été muté d'office dans l'intérêt du service à la brigade de proximité d'Auneuil en qualité de chef de groupe enquêteurs. Par sa requête, M. A demande l'annulation de cette décision ainsi que de la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté son recours préalable obligatoire formé contre cette décision auprès de la commission des recours des militaires le 1er novembre 2020.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. Aux termes de l'article R. 4125-1 du code de la défense, " I. - Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux / Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense () ". En outre, l'article R. 4125-10 de ce code précise que : " Dans un délai de quatre mois à compter de sa saisine, la commission notifie à l'intéressé la décision du ministre compétent, ou le cas échéant, des ministres conjointement compétents. La décision prise sur son recours, qui est motivée en cas de rejet, se substitue à la décision initiale. Cette notification, effectuée par tout moyen conférant date certaine de réception, fait mention de la faculté d'exercer, dans le délai de recours contentieux, un recours contre cette décision devant la juridiction compétente à l'égard de l'acte initialement contesté devant la commission. / L'absence de décision notifiée à l'expiration du délai de quatre mois vaut décision de rejet du recours formé devant la commission ".

3. L'institution, par les dispositions de l'article R. 4125-1 du code de la défense, d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser au ministre compétent pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration à l'encontre d'actes relatifs à la situation personnelle d'un militaire. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement, en application de l'article R. 4125-10 du même code, à la décision initiale et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Si l'exercice d'un tel recours a pour but de permettre à l'autorité administrative, dans la limite de ses compétences, de remédier aux illégalités dont pourrait être entachée la décision initiale, sans attendre l'intervention du juge, la décision prise sur le recours n'en demeure pas moins soumise elle-même au principe de légalité.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A a saisi le 1er novembre 2020 la commission des recours des militaires d'un recours administratif préalable contre l'ordre de mutation du 26 octobre 2020, ainsi qu'il en avait l'obligation préalablement à tout recours contentieux en vertu des dispositions précitées de l'article R. 4125-1 du code de la défense. Ce recours est demeuré sans réponse. Dès lors, il s'ensuit qu'il y a lieu de regarder les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. A comme exclusivement dirigées contre la décision implicite de rejet née du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur ledit recours administratif préalable pendant quatre mois, laquelle s'est substituée à la décision initiale du 26 octobre 2020. Par suite, l'exception de non-lieu à statuer opposée par le ministre de l'intérieur tirée de ce qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation de l'ordre de mutation du 26 octobre 2020 au motif que la décision prise sur le recours administratif s'y serait substituée ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions tendant ce que les écritures du ministre de l'intérieur soient écartées des débats :

5. Lorsqu'il décide de soumettre au contradictoire une production de l'une des parties après la clôture de l'instruction, comme il en a toujours la faculté dans l'intérêt d'une bonne justice, le juge doit être regardé comme ayant rouvert l'instruction. Sauf mise en oeuvre des dispositions de l'article R. 613-1 du code de justice administrative, la clôture automatique de l'instruction intervient alors trois jours francs avant l'audience prévue par l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

6. En l'espèce, la communication au conseil du requérant, qui en a accusé réception le 24 juin 2022, du mémoire du ministre de l'intérieur enregistré, le 24 mai 2022 a rouvert l'instruction qui avait été close le 19 avril précédent par une ordonnance prise en application de l'article R. 613-1 du code de justice administrative. M. A a ainsi été mis en mesure de présenter des observations en réplique aux éléments de ce mémoire ainsi soumis à la procédure contradictoire, ce qu'il a fait, d'ailleurs, le 24 octobre 2022, soit avant la clôture de l'instruction intervenue trois jours francs avant l'audience. Par suite, il n'y a pas lieu d'écarter le mémoire du ministre de l'intérieur des débats.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. En premier lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, le rapport de demande de mutation d'office établi préalablement la décision contestée précise, d'une part, les faits et d'autre part, les considérations tirées de l'intérêt du service ayant conduit à proposer la mutation d'office de M. A. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'insuffisance de la motivation de ce rapport aurait vicié la procédure dont la décision de mutation d'office attaquée est issue, ne peut qu'être écarté.

8. En deuxième lieu, l'article 11 du code de procédure pénale dispose que : " Sauf dans le cas où la loi en dispose autrement et sans préjudice des droits de la défense, la procédure au cours de l'enquête et de l'instruction est secrète. / Toute personne qui concourt à cette procédure est tenue au secret professionnel dans les conditions et sous les peines prévues à l'article 434-7-2 du code pénal () ". Or, le secret de l'instruction édicté par ces dispositions du code de procédure pénale n'est pas opposable au ministre de l'intérieur, qui ne concourt pas à la procédure pénale. Dans ces conditions, M. A ne peut utilement se prévaloir de la circonstance selon laquelle les faits qui lui sont reprochés reposent sur des éléments obtenus en violation du secret de l'instruction pénale.

9. En troisième lieu, M. A, qui conteste la matérialité des faits qui lui sont reprochés, soutient que les griefs relatifs à une collision volontaire le 13 octobre 2017 avec un scooter en fuite, correspondent à une accusation proférée par l'individu poursuivi, niée de façon concordante par l'ensemble des gendarmes présents reconnaissant le caractère non-intentionnel du contact, que ceux du 4 juin 2019 correspondent à une tentative d'interpellation n'ayant mis personne d'autre que les gendarmes en situation de danger et enfin, que les faits du 12 octobre 2019 relatifs à une collision volontaire avec un véhicule poursuivi ne sont pas confirmés par les enquêtes administratives et judiciaires et sont niés par les gendarmes présents qui s'accordent à déclarer que le contact entre les deux véhicules n'était pas volontaire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et plus précisément de la synthèse de l'enquête administrative du 10 janvier 2020, que les 13 octobre 2017 et 4 juin 2019, M. A, connu au PSIG de Clermont pour sa conduite de " chasseur ", a reconnu devant témoins avoir, en intervention, donné l'ordre à ses subordonnés de percuter deux véhicules refusant d'obtempérer pour arrêter leur course. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que le 12 octobre 2019, l'intéressé, alors en position de repos, a tenté sans attendre les renforts, en civil, sans arme et à mains nues, d'interpeller deux suspects en fracturant la vitre de leur voiture qu'il supposait volée. Par suite, l'usage disproportionné de la force par M. A, tant en position de service qu'en dehors de celui-ci, sur lequel le ministre de l'intérieur s'est fondé pour prendre la décision de mutation d'office attaquée est établi. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits ne peut qu'être écarté.

10. En quatrième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, il est reproché à M. A d'adopter un comportement excessif et dangereux pour lui-même, ses subordonnées et les tiers. Il ressort des termes mêmes du rapport de demande de mutation d'office que ce comportement a eu pour conséquence, d'une part, de le discréditer en tant que gradé d'encadrement auprès de ses subordonnés du fait de son manque de discernement et d'exemplarité et d'autre part, de lui faire perdre la confiance de sa hiérarchie de proximité qui ne le considère plus comme un relais crédible et efficace pour le commandement. Si M. A se prévaut de ses excellentes notations et notamment de sa fiche de notation établie postérieurement aux faits qui lui sont reprochés et qui le décrit comme un bon élément nécessitant d'être guidé et conseillé afin d'améliorer ses compétences, cette même notation relève toutefois qu'il " doit faire preuve de davantage de discernement dans les enquêtes qui sont diligentées, pour éviter les actes superflus et la dispersion des efforts " et que " s'il parvient à entraîner les autres équipiers pour intervenir en force, il devra empreindre son comportement de la rigueur et du recul nécessaires ". Dans ces conditions, en estimant que le comportement inapproprié dont M. A a fait preuve à plusieurs reprises a rendu indispensable le changement d'affectation de ce dernier afin de garantir la sécurité des interventions ainsi que l'intégrité des militaires du PSIG de Clermont, le ministre de l'intérieur n'a pas entaché l'ordre de mutation attaqué, pris dans l'intérêt du service, d'erreur manifeste d'appréciation.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Par ailleurs, l'article L. 4121-5 du code de la défense dispose que : " " Les militaires peuvent être appelés à servir en tout temps et en tout lieu. / () La liberté de résidence des militaires peut être limitée dans l'intérêt du service () ".

12. En l'espèce, M. A soutient que l'ordre de mutation attaqué méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale dès lors que sa nouvelle affectation à la brigade de proximité d'Auneuil, et plus précisément son logement, n'est pas conforme à ses besoins familiaux. A ce titre, si M. A, qui précise être marié et père de quatre enfants, affirme s'être vu attribuer un logement avec seulement 3 chambres, qui plus est vétuste puisque mal isolé et humide alors que l'un de ses enfants est asthmatique, l'intéressé n'assortit toutefois pas ces allégations des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par ailleurs, en se bornant à soutenir que cette mutation n'est pas conforme à ses souhaits géographiques, M. A n'établit ni même n'allègue que d'autres postes plus proches de chez lui et correspondant à son grade étaient disponibles à la mutation à la date de la décision alors, qu'ainsi que le fait valoir le ministre de l'intérieur en défense, M. A a été muté à seulement quarante kilomètres de Clermont. Au vu de ce qui précède, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée, compte-tenu du statut du requérant et des conditions de service propres à l'exercice de la fonction militaire, puisse être regardée, eu égard tant à son objet qu'à ses effets, comme portant au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée.

13. En sixième et dernier lieu, une mutation d'office revêt le caractère d'une mesure disciplinaire déguisée lorsqu'il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l'agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l'intention poursuivie par l'administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent. En l'espèce, il résulte de ce qui précède que la mutation de M. A a été prononcée dans l'intérêt du service alors même qu'elle repose sur des motifs tenant à sa personne. Par ailleurs, le requérant n'établit, ni même n'allègue que le poste de chef de groupe enquêteur à la brigade d'Auneuil sur lequel il a été muté d'office ne correspondrait pas à son grade, ni que cette nouvelle affectation porterait atteinte à sa situation, ce alors que le ministre fait valoir, sans être contredit, qu'un tel poste lui permettra de regagner la confiance de ses supérieurs et que la brigade de proximité d'Auneuil affichait, à la date de la décision attaquée, un sous-effectif qu'il convenait de combler. En outre, si M. A, qui ne peut se prévaloir des dispositions de la circulaire du 20 novembre 2012 laquelle n'a pas de caractère règlementaire, a fait l'objet, parallèlement à sa mutation, d'une sanction disciplinaire de vingt jours d'arrêts avec dispense d'exécution, cette circonstance ne prive pas l'autorité compétente de la possibilité de prendre à l'égard du requérant une mesure dans l'intérêt du service. Dans ces conditions, il résulte de tout ce qui précède que l'ordre de mutation d'office en litige ne saurait être regardée comme une sanction disciplinaire déguisée.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. A au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Binand, président,

- Mme Pierre, première conseillère,

- Mme Lamlih, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 décembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

C. BL'assesseure la plus ancienne,

Signé

A.-L. PIERRE

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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