jeudi 22 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2101743 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
| Avocat requérant | PIERLOT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 14 mai 2021, Mme A B, représentée par Me Pierlot, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 5 janvier 2021 par laquelle le directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil à mis fin à son contrat de travail à durée indéterminée pendant sa période d'essai à compter du même jour à minuit ;
2°) de condamner l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil à lui payer les sommes de 27,04 euros au titre des heures travaillées non payées, de 7 150, 14 euros en réparation du préjudice financier qu'elle estime avoir subi et de 3 900 euros en réparation du préjudice moral qu'elle estime avoir subi ;
3°) de mettre à la charge de l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle n'a pas bénéficié d'un entretien préalable à la rupture de sa période d'essai en méconnaissance de l'article 7 du décret n° 91-155 du 6 février 1991 ;
- la décision attaquée est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;
- la décision attaquée est illégale dès lors qu'elle était en arrêt maladie pour une durée de dix jours lorsque le directeur de l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil a mis fin à sa période d'essai, or, ce dernier ne démontre pas son inaptitude professionnelle, alors qu'il résulte d'une jurisprudence constante que la rupture de la période d'essai pendant que l'agent est en arrêt maladie ne peut être fondée que sur son inaptitude professionnelle ;
- les motifs de rupture du contrat de travail au cours de la période d'essai présentés par l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil ne constituent pas une faute d'une gravité suffisante justifiant qu'il soit mis fin à sa période d'essai ;
- l'abandon de poste ne peut être retenu à son encontre dès lors qu'elle n'a pas été mise en demeure de reprendre son poste ou de justifier son absence et que la rupture du lien avec le service n'est pas démontrée ;
- la faute résultant de l'illégalité de la décision attaquée mettant fin à son contrat de travail pendant la période d'essai lui a causé plusieurs préjudices ;
- elle a subi un préjudice d'un montant de 27,04 euros dès lors que les heures de travail qu'elle a effectuées le 4 janvier 2021 ne lui ont pas été payées dans leur intégralité ;
- elle a subi un préjudice financier d'un montant de 7 150, 14 euros correspondant à trois mois de salaire qu'elle n'a pas pu percevoir ;
- elle a subi un préjudice moral d'un montant de 3 900 euros dès lors que l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil lui a délibérément menti sur ses futurs horaires de travail et l'organisation des services lors de son entretien d'embauche.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 décembre 2021, l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les conclusions en annulation sont irrecevables en raison de leur tardiveté ;
- aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Par ordonnance du 26 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 septembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;
- le décret n° 91-155 du 6 février 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bazin, rapporteure,
- et les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B a été recrutée le 4 janvier 2021 par l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) La Gloriette de Vendeuil en qualité d'infirmière en soins généraux par un contrat de travail à durée indéterminée conclu le même jour. Son contrat était assorti, aux termes de l'article 8, d'une période d'essai de trois mois, renouvelable une fois. Par une décision du 5 janvier 2021, le directeur de l'EHPAD la Gloriette lui a signifié la rupture de son contrat de travail à durée indéterminée, au cours de sa période d'essai, à compter du même jour à minuit. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal l'annulation de la décision du 5 janvier 2021 et la condamnation du l'EHPAD la Gloriette à lui payer les sommes de 27,04 euros au titre des heures travaillées non payées, de 7 150, 14 euros en réparation du préjudice financier qu'elle estime avoir subi et de 3 900 euros en réparation du préjudice moral qu'elle estime avoir subi.
Sur la fin de non-recevoir opposée par l'EHPAD la Gloriette :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". L'article R. 421-5 du même code ajoute que : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".
3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.
4. Il ressort des pièces du dossier que la décision du 5 janvier 2021 du directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil ne mentionne pas les voies et délais de recours. Par ailleurs, si l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil soutient que Mme B a reçu la décision attaquée le 6 janvier 2021, elle ne l'établit pas. Par suite, la requête de Mme B introduite le 14 mai 2021, soit dans le délai raisonnable d'un an mentionné au point 3, n'est pas tardive. La fin de non-recevoir opposée en défense ne doit pas être accueillie.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article 7 du décret n° 91-155 du 6 février 1991 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de la fonction publique hospitalière, dans sa version applicable au litige : " A l'exception de ceux conclus en application de l'article 27, dernier alinéa, de la loi du 9 janvier 1986 susvisée, les contrats peuvent comporter une période d'essai qui permet à l'administration d'évaluer les compétences de l'agent dans son travail et à ce dernier d'apprécier si les fonctions occupées lui conviennent. / () Le licenciement en cours ou au terme de la période d'essai ne peut intervenir qu'à l'issue d'un entretien préalable. () ".
6. D'une part, il résulte de ces dispositions qu'un agent contractuel, dont le contrat de recrutement prévoit une période d'essai, dispose, en principe, du droit d'être employé jusqu'au terme de cette période d'essai. Toutefois, aucune disposition législative ou règlementaire ni aucun principe ne font obstacle à ce qu'il soit mis fin à ce contrat au cours de la période d'essai à condition qu'une telle décision, qui présente le caractère d'un licenciement au sens de l'article 7 du décret du 6 février 1991, soit précédée d'un entretien préalable.
7. D'autre part, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.
8. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a été recrutée le 4 janvier 2021 dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, avec une période d'essai de trois mois. Dès lors, la décision du 5 janvier 2021 prononçant son licenciement est intervenue au cours de sa période d'essai. Or, il est constant qu'aucun entretien n'a été organisé préalablement au licenciement de Mme B. S'il n'est pas contesté qu'un échange téléphonique a eu lieu le soir du 4 janvier 2021 entre Mme B et la cadre de santé au cours duquel la requérante lui a fait connaître son souhait d'obtenir une rupture de son contrat de travail à l'initiative de l'EHPAD, cet échange ne saurait être regardé comme un entretien préalable au licenciement au sens de l'article 7 du décret précité. Par ailleurs, si l'EHPAD fait valoir qu'il y avait urgence, en raison de la pandémie de covid-19, à remplacer Mme B en raison du manque de personnel, cette circonstance ne saurait justifier l'absence d'organisation d'un entretien préalable. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que la décision du 5 janvier 2021 est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière ayant porté atteinte aux garanties qu'elle tenait des dispositions de l'article 7 du décret précité.
9. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 5 janvier 2021 par laquelle le directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil à min fin à son contrat de travail à durée indéterminée pendant sa période d'essai.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la faute :
10. Il résulte de ce qui précède que la décision du 5 janvier 2021 par laquelle le directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil à mis fin au contrat de travail à durée indéterminée de Mme B pendant sa période d'essai est illégale dès lors qu'elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence d'entretien préalable. L'illégalité de cette décision, est constitutive d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil.
En ce qui concerne le lien entre la faute et les préjudices :
11. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes éventuellement relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour apprécier à ce titre l'existence d'un lien de causalité entre les préjudices subis par l'agent et l'illégalité commise par l'administration, le juge peut rechercher si, compte tenu des fautes éventuellement commises par l'agent et de la nature de l'illégalité entachant la décision, la même décision, ou une décision emportant les mêmes effets, aurait pu être légalement prise par l'administration.
12. Il résulte de l'instruction, que pour mettre fin au contrat de travail à durée indéterminée de Mme B pendant sa période d'essai, le directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil s'est fondé sur la circonstance que le lundi 4 janvier 2021 lors de sa première journée de travail, ainsi que lors d'un entretien téléphonique avec la cadre de santé, Mme B a plusieurs fois fait part à sa collègue de son mécontentement et de son insatisfaction face aux horaires prévus pour les infirmières sur le planning, soulevant que ces obligations de service n'étaient pas conformes à ce qui avait été convenu lors de son entretien d'embauche. Le directeur de l'EHPAD a également relevé que les réactions de l'intéressée ne sont pas en phase avec les nécessités du service public qui doit assurer la continuité de service et la sécurité des résidents par la présence diurne des infirmiers de l'établissement. Il relève également que son absence le 5 janvier 2021 après une journée de travail laisse penser que l'intéressée n'a pas l'intention de s'investir dans l'établissement alors que celui-ci a besoin d'infirmières motivées et investies dans leurs fonctions, sans quoi il n'est pas possible d'envisager un fonctionnement serein de l'EHPAD. Mme B ne conteste pas ces faits qui sont corroborés par des attestations émanant de sa collègue avec laquelle elle a passé sa première journée de travail et de la cadre de santé avec laquelle l'intéressée a eu un entretien téléphonique. Dans ces conditions, compte tenu du comportement de l'intéressée, et de la nature de l'illégalité relevée au point 10, il ressort des pièces du dossier que la même décision aurait pu être légalement prise par l'administration et que les préjudices financiers et moraux allégués ne peuvent être regardés comme présentant un lien de causalité direct avec l'illégalité fautive entachant la décision du 5 janvier 2021 tenant au vice de procédure dont cette décision est entachée. Ainsi, les conclusions indemnitaires présentées par Mme B doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens. Il n'y a pas non plus lieu de mettre à la charge de Mme B la somme demandée à ce titre par l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil en application des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 5 janvier 2021 du directeur de l'EHPAD la Gloriette de Vendeuil est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 3 : Les conclusions présentées par l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à l'EHPAD La Gloriette de Vendeuil.
Délibéré après l'audience du 8 juin 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Galle, présidente,
Mme Pellerin, première conseillère,
Mme Bazin, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.
La rapporteure,
Signé
L. Bazin
La présidente,
Signé
C. Galle Le greffier,
Signé
J.-F. Langlois
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
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