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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202164

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202164

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202164
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantNOUVIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistré le 30 juin 2022, Mme B C, représentée par Me Nouvian, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 juin 2022 par lequel le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile, ensemble l'arrêté du même jour portant notification des modalités de départ vers l'Espagne ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence, dès lors qu'il n'est pas établi que sa signataire bénéficiait d'une délégation de signature du préfet ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi que l'entretien individuel du 21 janvier 2022 a été mené par une personne qualifiée et que le résumé de l'entretien ne permet pas de l'établir ;

- elle n'a pas déposé de demande d'asile en Espagne de sorte qu'elle ne peut être transférée aux autorités espagnoles ;

- la décision de transfert est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant compte-tenu, notamment, de la présence à ses côtés de son enfant et de sa cousine.

Le préfet du Nord a produit des pièces qui ont été enregistrées le 1er juillet 2022.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 juillet 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil en date du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour se prononcer sur les litiges mentionnés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, à l'issue de laquelle l'instruction a été close, le rapport de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante ivoirienne, née le 1er novembre 1995, a présenté le 21 janvier 2022 une demande d'asile auprès des services de la préfecture de police de Paris. Il est apparu à la consultation du fichier " Eurodac " que ses empreintes avaient été enregistrées en Espagne le 29 novembre 2021. Saisies le 24 février 2022 d'une demande de reprise en charge de Mme C, les autorités espagnoles l'ont acceptée le 3 mars suivant. Mme C demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 22 juin 2022 du préfet du Nord décidant son transfert auxdites autorités pour l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, la requérante s'étant vu attribuer le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 6 juillet 2022, il n'y a pas lieu de statuer sur sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

3. En deuxième lieu, par un arrêté du 30 septembre 2021, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à la signataire de la décision attaquée en sa qualité d'adjointe au chef du bureau de l'asile, notamment à l'effet de signer les décisions de transfert des demandeurs d'asile. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a bénéficié le 21 janvier 2022 d'un entretien avec un agent de la préfecture de police de Paris. Si, comme le soutient la requérante, le résumé de cet entretien ne mentionne pas le nom de cet agent, aucune disposition du règlement n° 604/2013 précité, ni aucune disposition légale ou réglementaire n'implique que l'agent ayant mené l'entretien individuel mentionne ses nom et prénom sur la fiche restituant le contenu de cet entretien. Par ailleurs, et alors qu'il n'est pas sérieusement contesté que la requérante a été reçue par un agent du service compétent de la préfecture de Police, l'entretien de Mme C doit être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée au sens du 5. de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes du 2. de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre ". Selon le 1. de l'article 13 du même règlement : " Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) n o 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. () ".

7. Il ressort de la motivation de l'arrêté attaqué que le transfert de la requérante auprès des autorités espagnoles est intervenu à raison du franchissement irrégulier par cette dernière de la frontière espagnole en provenance du Maroc, ce qui n'est d'ailleurs pas contesté. Il s'ensuit que la circonstance que l'intéressée n'aurait pas déposé de demande d'asile auprès des autorités espagnoles n'a pas d'incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué. Par conséquent, le moyen en ce sens doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement.// ".

9. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'état de santé de Mme C ou celui de son enfant née le 27 avril 2022 ne pourraient faire l'objet, à la supposer nécessaire, d'une prise en charge médicale adaptée en Espagne. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir qu'en refusant d'examiner discrétionnairement sa demande d'asile sur le fondement du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

11. Si Mme C fait valoir la présence en France de son enfant née le 27 avril 2022 et d'une cousine, ces circonstances, alors notamment que l'arrêté attaqué n'a ni pour objet, ni pour effet de séparer Mme C de son enfant, ne saurait permettre, à elles seules, d'établir que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et méconnaitrait ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou qu'il porterait atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant en méconnaissance du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, les moyens en ce sens doivent être écartés.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme C doit être rejetée, y compris, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire présentée par Mme C.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé

A-L A

La greffière,

Signé

T. Petr

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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