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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202247

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202247

mardi 26 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202247
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU2
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 4 juillet 2022, enregistrée le 4 juillet 2022 au greffe du tribunal, le premier vice-président du tribunal administratif de Lille a transmis au tribunal la requête présentée par M. B E.

Par une requête, enregistrée au greffe du tribunal de Lille le 29 avril 2022, et un mémoire enregistré le 25 mai 2022, M. E, représenté par Me Navy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 avril 2022 par lequel le préfet de l'Aisne lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a

interdit le retour sur le territoire français pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne de réexaminer sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il n'a pas eu notification de l'arrêté attaqué dans une langue qu'il comprend ;

- la décision d'obligation de quitter le territoire français porte atteinte à son droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est injustifiée alors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public et ne présente pas de risque de fuite ;

- elle est illégale par exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les articles L. 612-1 à L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet de l'Aisne a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en fixant le pays de destination ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français est illégale par exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D pour se prononcer sur les litiges mentionnés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- et les observations de Me Guillaud, substituant Me Navy, qui ajoute que le préfet de l'Aisne ne pouvait légalement se fonder sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors qu'il est entré régulièrement sur le territoire français et que le préfet n'a pas examiné sérieusement sa situation personnelle.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant marocain, né le 6 avril 1986, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 avril 2022 par lequel le préfet de l'Aisne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a

interdit le retour sur le territoire français pendant un an.

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-06 du 22 mars 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet de l'Aisne a donné délégation à M. A C, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture de l'Aisne, pour signer toutes décisions en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les éléments de droit et de fait sur lesquels il est fondé. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit donc être écarté comme manquant en fait.

4. En troisième lieu, la circonstance que M. E n'ait pas eu notification de l'arrêté attaqué dans une langue qu'il comprend est sans influence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure ainsi allégué doit être écarté comme inopérant.

5. En quatrième et dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Aisne n'aurait pas examiné sérieusement le dossier de M. E. Le moyen tiré de ce qu'il n'aurait pas examiné sérieusement sa situation personnelle doit être écarté.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicables à l'espèce : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais () s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ".

7. Il ressort des termes de la décision en litige que pour faire obligation de quitter le territoire français à M. E, le préfet de l'Aisne s'est fondé sur les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code précité, en relevant que l'intéressé ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire français et ne disposait pas de titre de séjour. Or, M. E justifie qu'il est entré en France de manière régulière le 20 mai 2019 à l'aéroport d'Orly, muni d'un visa de court séjour " Schengen " valable du 30 avril au 29 mai 219. Il ne peut dès lors être regardé comme étant entré irrégulièrement en France. Ainsi, le préfet de l'Aisne ne pouvait légalement se fonder sur le 1° de l'article L. 611-1 du code précité pour édicter sa décision d'éloignement.

8. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que si M. E est bien entré en France régulièrement le 20 mai 2019 ainsi qu'il a été dit au point 7, il s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour, à l'expiration de son visa. Par suite, l'intéressé n'a pas effectué de démarches de régularisation de son séjour, et entrait ainsi dans le champ d'application des dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code précité. En conséquence, il y a lieu de procéder à cette substitution de base légale qui n'a pas pour effet de priver l'étranger d'une garantie dès lors que le préfet disposait du même pouvoir d'appréciation pour appliquer le 2° ou le 1° de l'article L. 611-1 du code précité. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur de droit soulevé à l'audience sur ce point ne peut qu'être écarté.

10. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. E fait valoir qu'il est pleinement intégré en France que ce soit au plan familial du fait qu'il réside chez sa sœur et ses frères, au plan social du fait des nombreuses relations qu'il a formées, notamment en devenant arbitre de football et en passant le diplôme de langue française B1 et au plan professionnel parce qu'il dispose d'un contrat à durée indéterminée depuis le 1er juillet 2019. Toutefois, il admet n'être entré en France qu'au mois de mai 2019 et ne conteste pas être célibataire, sans charges de famille, ni ne pas être dépourvu d'attaches au Maroc, pays dans lequel il a vécu au moins jusqu'à l'âge de trente-trois ans et qu'il a reconnu, dans le procès-verbal du 27 avril 2022, produit par le préfet de l'Aisne, n'avoir quitté que pour des raisons économiques. Dans ces conditions, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse porte au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même pour le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet de l'Aisne.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, la décision d'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. E n'est pas fondé à exciper de son illégalité. Par suite, le moyen tiré d'une telle exception d'illégalité doit être écarté.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel il est fait obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de l'obligation de quitter le territoire français () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. E a été interpellé et placé en garde à vue, le 27 avril 2022 à la suite d'un contrôle en matière de travail dissimulé. Il ressort du procès- verbal du 27 avril 2022 de son interrogatoire, qu'il a admis être entré en France en mai 2019 sous couvert d'un visa de court séjour puis s'être maintenu irrégulièrement sur le territoire français à l'expiration de ce visa, sans jamais demander de titre de séjour. Eu égard à ces éléments, quand bien même M. E établit être entré régulièrement sur le territoire français et résider dans sa famille en France et disposer d'un emploi, le préfet de l'Aisne a pu légalement et sans commettre d'erreur d'appréciation ni d'erreur de droit, considérer, sur le fondement du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il existait un risque que M. E se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Par suite, les moyens tirés de ce que le requérant ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite et que l'arrêté attaqué méconnait les articles L. 612-1 à L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

15. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

16. Si M. E soutient que le préfet de l'Aisne a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il ne précise pas pour quels motifs et ne produit pas la moindre pièce pour établir qu'il serait exposé à des peines ou traitements inhumains en cas de retour au Maroc. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Aisne aurait méconnu ces stipulations. Le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

17. En premier lieu, la décision d'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. E n'est pas fondé à exciper de son illégalité. Par suite, le moyen tiré d'une telle exception d'illégalité doit être écarté.

18. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

19. Au regard de ce qui a été dit précédemment sur son statut de célibataire, aux conditions de son séjour et à sa durée de résidence en France, aucun des motifs précités dont se prévaut M. E ne fait obstacle, en raison de circonstances humanitaires particulières, à ce qu'il fasse l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français d'un an, quand bien même il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne porte pas atteinte à l'ordre public. Il n'est ainsi pas fondé à soutenir que le préfet de l'Aisne aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation ou aurait méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de méconnaissance de ces dispositions doivent être écartés.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, sous astreinte et au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet de l'Aisne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

S. D

La greffière,

Signé

T. PETR

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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