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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202267

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202267

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN - TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juillet 2022, Mme E D épouse B, représentée par Me Tourbier, demande au Tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, l'arrêté du 1er juillet 2022 par lequel la préfète de la Somme n'a pas renouvelé son attestation de demandeur d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination, d'autre part, l'arrêté du même jour par lequel la préfète de la Somme l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Tourbier d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée méconnaît son droit à être entendue ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation compte tenu de ses liens personnels et familiaux en France ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur la décision portant assignation à résidence :

- la décision attaquée porte une atteinte excessive à sa liberté d'aller et venir et est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, la préfète de la Somme conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Redondo, première conseillère, pour statuer sur les décisions relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, à l'issue de laquelle l'instruction a été close, le rapport de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante albanaise née le 15 avril 1982, déclare être entrée en France le 15 juin 2018. Elle a fait l'objet le 1er juillet 2022 d'un arrêté de la préfète de la Somme lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel elle sera reconduite en cas d'exécution d'office de cette mesure et d'un arrêté du même jour portant assignation à résidence pour une durée de 45 jours, dont elle demande l'annulation.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une mesure d'éloignement. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il revient à l'intéressé, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie. En l'espèce, Mme D a été en mesure de faire valoir de telles observations lors du dépôt de sa demande d'asile. En tout état de cause, Mme D ne fait valoir aucune circonstance particulière dont elle aurait entendu faire part à la préfète de la Somme. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

6. Il ressort de l'arrêté attaqué que celui-ci expose les considérations de droit et de fait sur lesquels il se fonde et fait état de la situation personnelle de l'intéressée et notamment de la présence en France de ses enfants. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Mme D se prévaut de sa présence en France depuis trois ans et de son insertion dans la société française. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme D vit en situation irrégulière avec son époux et ses trois enfants sur le territoire français, de sorte que la cellule familiale peut se reconstituer dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 36 ans et où elle n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales. En outre, si Mme D soutient qu'elle est gravement malade et astreinte à un lourd traitement thérapeutique, l'unique certificat médical qu'elle produit, daté de février 2020 et mentionnant la mise en place d'un suivi médical, ne permet pas de l'établir. Dans ces conditions, la préfète de la Somme n'a pas porté au droit de Mme D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée en prenant l'arrêté attaqué, ni commis d'erreur manifeste d'appréciation. Les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent donc être écartés.

9. En dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

10. Mme D fait état de la scolarisation en France de ses trois enfants mineurs. Toutefois, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que ceux-ci ne pourraient pas suivre leurs parents en Albanie et y poursuivre leur scolarité. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, la préfète de la Somme n'a pas porté atteinte à l'intérêt supérieur des enfants de A D et n'a donc pas méconnu les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 1er juillet 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai doivent être rejetées.

Sur la décision portant assignation à résidence :

12. Aux termes de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, dans les conditions prévues au présent titre, assigner à résidence l'étranger faisant l'objet d'une décision d'éloignement sans délai de départ volontaire ou pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 733-1 de ce code : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. / Il se présente également, lorsque l'autorité administrative le lui demande, aux autorités consulaires, en vue de la délivrance d'un document de voyage. ". Aux termes de l'article L. 733-2 du même code : " L'autorité administrative peut, aux fins de préparation du départ de l'étranger, lui désigner, en tenant compte des impératifs de la vie privée et familiale, une plage horaire pendant laquelle il demeure dans les locaux où il réside, dans la limite de trois heures consécutives par période de vingt-quatre heures. () ".

13. Il ressort de l'arrêté attaqué que celui-ci impose à Mme D, qui est assignée à résidence au sein de son logement et peut circuler dans le département de la Somme, de se présenter du lundi au vendredi à 18h00 au commissariat de police d'Amiens et lui impose de demeurer dans les locaux où elle réside de 9h à 12h chaque jour. Il ne ressort, en tout état de cause, pas des pièces du dossier que les horaires de présentation au commissariat et de maintien à son domicile soient incompatibles avec les horaires de sortie scolaire de ses enfants, alors au demeurant que l'arrêté attaqué a été pris quelques jours avant le début des congés scolaires. En outre, Mme D n'apporte aucune précision quant aux rendez-vous médicaux éventuels dont elle se prévaut. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que les contraintes qui ont été exposées sont disproportionnées et le moyen en ce sens doit donc être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 1er juillet 2022 portant assignation à résidence doivent être rejetées.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme D doit être rejetée y compris, par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DECIDE :

Article 1er : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire est accordé à Mme D.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à Me Tourbier et à la préfète de la Somme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé

A. C

La greffière,

Signé

N. DERLY

La République mande et ordonne à la préfète de Somme en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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