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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2202643

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2202643

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2202643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSAGLAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 8 août et 4 octobre 2022, M. B A, représenté par Me Saglam, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2022 par lequel la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa situation, et, dans cette attente, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour valant autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été préalablement saisie, alors qu'il est présent sur le territoire français depuis plus de dix ans, ce qui l'a privé d'une garantie susceptible d'avoir une incidence sur le sens de la décision ;

- la décision en tant qu'elle lui refuse la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- la préfète de l'Oise ne s'est pas prononcée sur sa demande d'autorisation de travail ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant titre de séjour ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen approfondi de sa situation ;

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant titre de séjour ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 septembre 2022, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 18 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Bazin, rapporteure.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 15 décembre 1980, est entré en France le 19 août 2010 selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 31 décembre 2010, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 8 juillet 2011. Il a d'abord fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire français les 2 août 2011 et 3 septembre 2013. Il a ensuite fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 12 novembre 2015 dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 1503667 du tribunal administratif d'Amiens du 10 mars 2016. Il a ensuite fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 12 mai 2016 dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 1602150 du tribunal administratif d'Amiens du 13 octobre 2016 et par un arrêt n° 17DA00010 de la cour administrative d'appel de Douai du 28 septembre 2017. Il a ensuite fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 11 septembre 2017, dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 1702873 du tribunal administratif d'Amiens du 2 mai 2018. Il a encore fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 8 octobre 2019. Le 20 avril 2022, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 juillet 2022, dont M. A demande l'annulation, la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : () 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ". Aux termes de l'article L. 435-1 du même code : " () Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ".

3. M. A soutient qu'à la date de la décision attaquée, il résidait de manière habituelle et continue en France depuis plus de dix ans. Toutefois, les pièces produites pour l'année 2014, à savoir un certificat de travail non assorti des bulletins de salaires afférents à la période d'emploi, des avis d'imposition établis en janvier 2014 sur les revenus 2011 à 2013, divers courriers de l'assurance maladie, des publicités et sa carte d'aide médicale d'Etat, sont insuffisantes pour caractériser sa présence effective sur le territoire français durant cette période. Ainsi, le requérant n'établit pas les caractères habituel et continu de sa résidence en France depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Oise aurait dû, en application des dispositions précitées des articles L. 432-13 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, préalablement à l'édiction de la décision en litige, saisir la commission du titre de séjour. Le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure au motif de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les textes dont elle fait application, notamment l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui fonde la demande de titre de séjour. La décision attaquée rappelle les principaux éléments relatifs à la situation personnelle et administrative de M. A, notamment qu'il a fait l'objet de sept mesures d'éloignement depuis son entrée sur le territoire, auxquelles il n'a pas déféré, que son épouse est également en situation irrégulière sur le territoire français et qu'ils ont trois enfants scolarisés en France. La décision mentionne également que l'intéressé " ne justifie d'aucune insertion dans la société française, ni de ressources légales, n'ayant jamais été titulaire d'un titre de séjour lui conférant le droit de résider en France " et qu'ainsi son admission exceptionnelle au séjour, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou " travailleur temporaire " ne répond pas à des considérations humanitaires et ne se justifie pas au regard de motifs exceptionnels. La décision, qui n'est pas tenue d'énumérer l'ensemble des éléments du dossier, comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que la préfète a relevé à tort que M. A avait déclaré être sans emploi déclaré, alors qu'il ressort au contraire de son formulaire de demande de titre de séjour que l'intéressé a indiqué avoir des ressources au titre d'un travail déclaré et que le requérant produit à l'instance une déclaration préalable à l'embauche reçue par les services de l'URSAFF le 31 janvier 2022. Toutefois, alors qu'il constant que M. A travaille sans autorisation sur le territoire français, et compte tenu de l'ensemble des autres éléments pris en compte par la préfète, cette seule erreur relative au caractère non déclaré de son emploi ne révèle pas un défaut d'examen réel et sérieux de la situation de l'intéressé. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. En quatrième lieu, M. A soutient que la préfète de l'Oise ne s'est pas prononcée sur sa demande d'autorisation de travail. Toutefois, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'autorité préfectorale, alors qu'elle est saisie d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour, de transmettre une éventuelle demande d'autorisation de travail au service de la main d'œuvre étrangère ou de se prononcer elle-même sur cette demande, la demande d'autorisation de travail devant au demeurant être présentée par l'employeur lorsque l'étranger est déjà présent sur le territoire national comme c'est le cas en l'espèce. Par suite, M. A n'est, en tout état de cause, pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué est entaché d'illégalité au motif que la préfète de l'Oise aurait omis de se prononcer sur une telle demande.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

8. M. A soutient qu'il réside de manière habituelle et continue en France depuis le 19 août 2010 et que toutes ses attaches familiales sont en France notamment son épouse et leurs trois enfants mineurs nés et scolarisés en France. Il ajoute qu'il parle français et ne représente aucune menace pour l'ordre public. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est marié avec une compatriote également en situation irrégulière sur le territoire français, qui fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise le même jour que la décision attaquée, et que leurs trois enfants sont âgés de neuf et cinq ans, de sorte que rien ne fait obstacle à ce que ceux-ci l'accompagnent en Turquie où la cellule familiale pourra se reconstituer. En outre, M. A a fait l'objet d'au moins six précédentes mesures portant obligation de quitter le territoire auxquelles il n'a pas déféré et ne justifie pas être dépourvu de toutes attaches dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge au moins de vingt-neuf ans. Enfin, si le requérant fait valoir qu'il travaille de manière déclarée en qualité de " monteur sprinkler " depuis 2012, que ses revenus sont de l'ordre de 2 000 euros bruts par mois, que d'autres membres de sa famille résident régulièrement en France, ces circonstances ne constituent ni une considération humanitaire ni un motif exceptionnel de nature à justifier son admission au séjour en application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions doit, par suite, être écarté.

9. En dernier lieu, si M. A fait valoir que la décision attaquée aura pour conséquence de le séparer de son épouse avec laquelle il est marié depuis 2013, de leurs trois enfants mineurs nés et scolarisés en France, ainsi que des autres membres de sa famille, ainsi qu'il a été dit au point 8, il ressort des pièces du dossier que la conjointe du requérant, ressortissante turque, est également en situation irrégulière sur le territoire français et que leurs trois enfants sont âgés de neuf et cinq ans, de sorte que rien ne fait obstacle à ce que ceux-ci l'accompagnent en Turquie où la cellule familiale pourra se reconstituer. Par ailleurs, si le requérant soutient que la décision attaquée aura également pour conséquence de rompre brutalement les liens intenses et stables qu'il a tissés en France, notamment avec les autres membres de sa famille en situation régulière sur territoire, il n'établit toutefois pas l'intensité des attaches personnelles dont il se prévaut. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Oise a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen doit être écarté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, aucun des moyens invoqués à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant refus de titre de séjour n'est fondé. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, soulevé à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

11. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

13. En premier lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que la préfète de l'Oise a visé notamment les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a mentionné la date d'entrée en France de l'intéressé, a fait état de sa situation familiale, de ce qu'il a fait l'objet de sept précédentes mesures d'éloignement auxquelles il n'a pas déféré et de ce que sa présence en France ne présente pas de menace particulière pour l'ordre public. Ainsi, la décision faisant interdiction à M. A de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an, qui n'est pas rédigée de façon stéréotypée, est suffisamment motivée. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la préfète de l'Oise n'aurait pas procédé à un examen approfondi de sa situation doit également être écarté.

14. En deuxième lieu, les moyens invoqués à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ne sont pas fondés. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de ces décisions, soulevé à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, doit être écarté.

15. En dernier lieu, dans les circonstances de l'espèce exposées aux points 8 et 9, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle emporte sur la situation du requérant. Par suite, les moyens soulevés en ce sens doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

Mme Pellerin, conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

Signé

L. Bazin

La présidente,

Signé

C. Galle Le greffier,

Signé

N. Verjot

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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