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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303186

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303186

mercredi 27 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303186
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP CARON - DAQUO - AMOUEL - PEREIRA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 septembre 2023, Mme C E, représentée par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 août 2023 par lequel la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Russie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer une carte de résident dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que l'arrêté attaqué :

- est entaché d'une erreur de fait et d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle et familiale dès lors qu'il ne prend en compte ni la communauté de vie avec son compagnon, titulaire d'une carte de résident, ni la naissance leur enfant le 5 avril 2023 ;

- méconnaît les dispositions du 4° de l'article L.424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la qualité de réfugiée de sa fille lui permet de prétendre, de plein droit, à la délivrance d'une carte de résident ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant dès lors que la décision attaquée aurait pour effet de priver nécessairement sa fille de la présence de l'un de ses parents.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Gars, rapporteur,

- et les observations de Me Pereira, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C E, ressortissante russe née le 15 septembre 1981, est entrée sur le territoire français le 19 juillet 2016 selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 24 août 2017 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision de la cour nationale du droit d'asile le 16 juillet 2018. Le 26 août 2021, elle a sollicité un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 25 août 2023, dont l'intéressée demande l'annulation, la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Russie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Pour refuser un titre de séjour à Mme E, la préfète de l'Oise a relevé que l'intéressée ne possède aucune autre attache familiale sur le territoire français que son fils majeur, lui-même en situation irrégulière, qu'elle ne justifie pas d'une résidence habituelle et continue en France depuis dix ans ni d'une intégration ancienne, intense et stable dans la société française et qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où réside sa famille et où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-quatre ans.

4. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme E réside de façon continue depuis sept ans sur le territoire français, où vit également son fils majeur. La requérante se prévaut d'une communauté de vie en France depuis le 1er août 2022 avec M. B, ressortissant russe, titulaire d'une carte de résident en qualité de réfugié, valable jusqu'au 10 août 2031, et avec leur fille, A B, née le 5 avril 2023, qui a été reconnue par M. B et bénéficie ainsi automatiquement du statut de réfugiée. Si la préfète de l'Oise fait valoir que

Mme E n'établit pas une communauté de vie ancienne et stable avec son concubin, il n'est cependant pas contesté que sa fille, A B, a vocation à vivre auprès de son père et que la circonstance que ce dernier ne puisse pas résider en Russie fait obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer dans ce pays. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la préfète de l'Oise a, en refusant de lui délivrer un titre de séjour et en l'obligeant à quitter le territoire français, porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté attaqué du 25 août 2023 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation qui le fonde, l'exécution du présent jugement implique seulement d'enjoindre à la préfète de l'Oise de délivrer à Mme E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de la munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

7. Mme E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que

Me Pereira, conseil de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Pereira d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 25 août 2023 de la préfète de l'Oise est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Oise de délivrer à Mme E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'État versera à Me Pereira une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que

Me Pereira renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E, à Me Pereira et à la préfète de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Demurger, présidente,

- Mme Rondepierre, première conseillère,

- M. Le Gars, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 décembre 2023.

Le rapporteur,

signé

V. Le Gars

La présidente,

signé

F. Demurger

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

No 2303186

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