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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2303582

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2303582

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2303582
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 octobre 2023, Mme B A, représentée par

Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 septembre 2023, par lequel le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Angola comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui délivrer un titre de séjour revêtu de la mention "vie privée et familiale", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé, tant en ce qui concerne le refus de titre de séjour, dès lors qu'il n'est pas fait état du droit de visite du père de son enfant, qu'en ce qui concerne la décision lui octroyant un délai de départ volontaire de trente jours, qui n'est pas motivée, dès lors qu'il n'a été tenu compte ni du jeune âge de son enfant, ni de son étant de santé ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation, dès lors que la nationalité française de son fils est établie par la reconnaissance de paternité et la contribution du père à l'éducation de son fils ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, compte tenu de la présence en France du père de son fils.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2023, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du

8 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rondepierre, rapporteure,

- et les observations de Me Niquet, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante angolaise, née le 22 novembre 1983, est entrée en France le 15 juin 2019, sous couvert d'un visa de court séjour ayant expiré le 15 juillet 2019. Le 27 avril 2023, elle a présenté une demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 11 septembre 2023, dont elle demande l'annulation, le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé l'Angola comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure.

2. En premier lieu, le refus de délivrance d'un titre de séjour qui a été opposé à

Mme A vise les dispositions légales et réglementaires sur lesquelles il se fonde, et notamment l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et précise les éléments de la situation personnelle que le préfet a pris en compte pour l'édicter, la circonstance qu'il n'est pas fait état du droit de visite du père de l'enfant de la requérante étant sans incidence sur sa légalité. Par ailleurs, lorsque l'autorité administrative prévoit qu'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement dispose du délai de départ volontaire de trente jours, qui est le délai normalement applicable, ou d'un délai supérieur, elle n'a pas à motiver spécifiquement sa décision. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir ni que le refus de titre de séjour, ni que la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire sont insuffisamment motivés.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article

L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant () ".

4. Si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. Mme A est la mère d'un enfant né sur le territoire français le 31 mars 2020, dont la paternité a été reconnue, le 29 mai 2020, par un ressortissant français. Par un jugement du

26 avril 2022, le tribunal judiciaire d'Amiens, d'ailleurs saisi après l'engagement par la préfecture d'une enquête relative au caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité de ce ressortissant français, a jugé que l'autorité parentale était exercée conjointement par les deux parents déclarés de l'enfant, dont la résidence habituelle a été fixée au domicile de sa mère, le père ayant un droit de visite et d'hébergement, à raison d'un week-end par mois et de la moitié des vacances scolaires, et a fixé la part contributive mensuelle due par ce dernier à la somme de 250 euros.

6. D'une part, la requérante n'établit pas l'existence, avant la naissance de l'enfant ou depuis celle-ci, d'une relation avec ce ressortissant français, alors que les agents de la cellule chargée de la fraude de la préfecture ont noté, lors des entretiens tenus le 8 avril 2021, le caractère contradictoire et imprécis des déclarations des intéressés au sujet de la date de leur rencontre, du lieu de la conception de l'enfant et de la réaction à l'annonce de la grossesse. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que Mme A a déclaré aux services d'enregistrement de sa demande d'asile que son passeur était le père de son enfant. D'autre part, les quelques mandats très épisodiques et les rares photographies du ressortissant français ayant reconnu l'enfant de

Mme A avec ce dernier sont insuffisants à justifier de l'existence d'une contribution effective de ce dernier à l'entretien et à l'éducation de l'enfant à la date de la décision attaquée.

7. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, le préfet de la Somme a pu considérer que la reconnaissance de paternité du fils de Mme A a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour " parent d'enfant français " par l'intéressée, alors même que, par un jugement du 26 avril 2022, ne préjugeant pas de ce caractère frauduleux, le juge aux affaires familiales d'Amiens, d'ailleurs saisi peu de temps après l'engagement par la préfecture d'une enquête sur ce point, a reconnu l'autorité parentale ainsi qu'un droit de visite et d'hébergement à l'auteur de la reconnaissance et a fixé sa contribution à l'entretien de l'enfant. Il s'ensuit que le préfet de la Somme a pu légalement refuser, pour ce motif, la délivrance d'un tel titre.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 1er paragraphe de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 qui prévoit que : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

9. Compte tenu de ce qui a été exposé aux points 5 et 6 du présent jugement, Mme A n'établit la réalité d'un lien effectif avec l'auteur de la reconnaissance de paternité de son enfant ni en ce qui la concerne, ni envers son enfant. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté qu'elle conteste aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, ni qu'il aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou celles du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant précitées.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. En conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Somme.

Délibéré après l'audience du 20 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président,

- Mme Rondepierre, première conseillère,

- M. Wavelet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

La rapporteure,

signé

A. Rondepierre

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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