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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2304456

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2304456

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2304456
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLPA CGR AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d'Amiens, statuant en tant que juge des référés, a refusé de transmettre au Conseil d'État la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) soulevée par la société Eoliennes des Tulipes. Cette QPC contestait la conformité à la Constitution de l'article 230 de la loi de finances pour 2024, qui prévoit un reversement des excédents de rémunération des producteurs d'électricité. Le tribunal a estimé que la question n'était pas nouvelle et ne présentait pas un caractère sérieux, car le Conseil d'État était déjà saisi d'une QPC similaire sur le même texte. En conséquence, il a rejeté la demande de transmission et a sursis à statuer sur le litige principal dans l'attente de la décision du Conseil d'État ou du Conseil constitutionnel.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par des mémoires enregistrés les 5 et 19 août 2024, la société Eoliennes des Tulipes, représentée par Me Cassin, demande au tribunal en application de l'article 23-1 de l'ordonnance

n° 58-1067 du 7 novembre 1958, à l'appui de sa requête tendant à la condamnation solidaire de l'Etat et de la société Electricité de France (EDF) à lui verser une somme de

10 966 177. 64 euros à parfaire, au titre du remboursement des factures réglées par EDF OA, ainsi qu'une somme à déterminer au titre des préjudices qu'elle estime avoir subi, assorti des intérêts à compter du 31 décembre 2022 et de leur capitalisation, de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité relative à la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024.

Elle soutient que :

- la disposition contestée est applicable au litige, dès lors notamment que son application est rétroactive à compter du 1er janvier 2022 ;

- elle n'a fait l'objet d'aucune déclaration de conformité à la Constitution par le Conseil constitutionnel ;

- elle n'est pas conforme aux articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, dès lors qu'elle a pour effet de priver les producteurs d'électricité ayant conclu des contrats en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie de toute espérance de gains au-delà du prix fixé contractuellement et, par conséquent, d'une partie de leur rémunération au titre de la production d'électricité alors même qu'aucun motif d'intérêt général ne le justifie, de sorte qu'il en résulte une atteinte manifeste aux conditions d'exercice du droit de propriété ;

- elle n'est pas conforme au principe de liberté contractuelle et au droit au maintien de l'économie des conventions légalement conclues garantis par les articles 4 et 16 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, dès lors qu'elle porte atteinte, en cours d'exécution, à un élément essentiel des contrats légalement conclus par les producteurs d'électricité sans que les modifications rétroactives des contrats de complément de rémunération qui en découlent ainsi que la période de rétroactivité de la mesure ne soient proportionnées à l'objectif poursuivi par le législateur, et alors même que le seul motif financier poursuivi par le législateur ne constitue pas un motif impérieux d'intérêt général ;

- elle n'est pas conforme à l'article 16 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen et au principe de garantie des droits, dès lors que le reversement intégral de l'excédent de rémunération par rapport au prix garanti contractuellement prive les producteurs d'électricités des effets légitimement attendus des contrats légalement conclus ;

- elle n'est pas conforme au principe d'égalité garanti par l'article 6 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, dès lors qu'elle introduit une différence de traitement entre les producteurs d'électricité bénéficiant de contrats de complément de rémunération et ceux opérant sans ces contrats alors que l'ensemble de ces producteurs a bénéficié d'une situation de marché durablement élevée de sorte qu'ils se trouvent dans une situation similaire au regard de l'objet de lutte contre la rémunération excessive ;

- la question posée n'est dès lors pas dépourvue de caractère sérieux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024, la société EDF, représentée par Me Arnaud Cabanes et Me Perche, conclut au rejet de la question prioritaire de constitutionnalité.

Elle soutient que :

- les griefs d'inconstitutionnalité soulevés ne sont pas fondés ;

- la question posée est dépourvue de caractère nouveau et sérieux.

Par un courrier du 3 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de ce que les dispositions contestées font déjà l'objet d'une question prioritaire de constitutionnalité en cours d'instruction devant le Conseil d'Etat sous le n° 495164 et qu'il n'y a en conséquence pas lieu de statuer sur cette transmission dans le cadre de la présente instance, sur laquelle il y aura toutefois lieu de surseoir à statuer jusqu'à la décision du Conseil d'Etat ou le cas échéant du Conseil constitutionnel en application de l'article R*. 771-6 du code de justice administrative.

Par un mémoire, enregistré le 6 septembre 2024, la société Eoliennes des Tulipes a présenté ses observations au moyen susceptible d'être relevé d'office cité ci-dessus.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule et son article 61-1 ;

- l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 ;

- la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R*. 771-7 du code de justice administrative : " Les présidents de formation de jugement des tribunaux () peuvent, par ordonnance, statuer sur la transmission d'une question prioritaire de constitutionnalité. ".

2. Aux termes de l'article 61-1 de la Constitution : " Lorsque, à l'occasion d'une instance en cours devant une juridiction, il est soutenu qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit, le Conseil constitutionnel peut être saisi de cette question sur renvoi du Conseil d'État ou de la Cour de cassation qui se prononce dans un délai déterminé. / () ".

3. Il résulte des dispositions combinées des premiers alinéas des articles 23-1 et 23-2 de l'ordonnance du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, que le tribunal administratif saisi d'un moyen tiré de ce qu'une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution présenté dans un écrit distinct et motivé, statue sans délai par une décision motivée sur la transmission de la question prioritaire de constitutionnalité au Conseil d'Etat et procède à cette transmission si est remplie la triple condition que la disposition contestée soit applicable au litige ou à la procédure, qu'elle n'ait pas déjà été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs et le dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel, sauf changement des circonstances, et que la question ne soit pas dépourvue de caractère sérieux.

4. En premier lieu, la société requérante a conclu le 18 juin 2020 avec la société EDF un contrat de complément de rémunération en application des articles L. 311-12 et L. 314-18 du code de l'énergie tel que visé par les dispositions contestées. Par suite, les dispositions de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024, applicables selon leurs termes au 1er janvier 2022, sont susceptible de l'être au litige au sens et pour l'application de l'article 23-5 de l'ordonnance du 7 novembre 1958.

5. En deuxième lieu, les dispositions de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 n'ont pas déjà été déclarées conformes à la Constitution.

6. En troisième lieu, la société requérante soutient notamment que la disposition législative contestée porte une atteinte disproportionnée au droit de propriété garanti par les articles 2 et 17 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789 ainsi qu'à la liberté contractuelle et au droit au maintien de l'économie des situations légalement acquises qui découlent des articles 4 et 16 de la même Déclaration. Alors que le montant de la somme dont le producteur est susceptible d'être redevable en application de cette disposition peut être supérieur à celui qui pouvait être mis à sa charge en application des dispositions précédemment applicables, et même si ces dernières ont été déclarées non conformes à la Constitution pour un autre motif, ces questions ne sont pas dépourvues de tout caractère sérieux.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de transmettre au Conseil d'Etat la question de la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution des dispositions de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024.

D E C I D E :

Article 1er : La question prioritaire de constitutionnalité portant sur la conformité à la Constitution de l'article 230 de la loi n° 2023-1322 du 29 décembre 2023 de finances pour 2024 est transmise au Conseil d'Etat.

Article 2 : Il est sursis à statuer sur la requête de la société Eoliennes des Tulipes jusqu'à ce que le Conseil d'Etat, puis le cas échéant, le Conseil constitutionnel aient statué sur la question mentionnée par l'article 1er.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Eoliennes des Tulipes, à la société EDF et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Fait à Amiens le 12 septembre 2024.

Le président de la 3ème chambre,

signé

S. Thérain

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement. QPC

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