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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2003612

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2003612

mardi 19 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2003612
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre - Juge Unique
Avocat requérantDEBARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 décembre 2020, Mme B A, représentée par Me Debard, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 13 000 euros en réparation de son préjudice, et de celui de ses enfants à charge, du fait de l'absence de relogement depuis la décision de la commission de médiation du Var datée du 7 juin 2018 ;

2°) de majorer cette somme des intérêts au taux légal à compter de la demande préalable indemnitaire et d'ordonner la capitalisation des intérêts ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser directement à Me Debard en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- elle dépose des demandes de logement social depuis des années sans succès ; elle a été déclarée prioritaire et devant être relogée d'urgence par une décision du 7 juin 2018 de la commission de médiation DALO du Var pour le motif suivant : logée dans un logement non décent avec au moins un enfant mineur ;

- l'Etat, qui est soumis à une obligation de résultat en matière de droit au logement opposable ainsi qu'à l'obligation d'exécuter les décisions de justice, a commis une double faute de nature à engager sa responsabilité, d'une part, en ne procédant pas à son relogement depuis la décision de la commission de médiation du 7 juin 2018 et, d'autre part, en n'exécutant pas le jugement du Tribunal administratif de Toulon du 31 janvier 2020 enjoignant au préfet du Var d'assurer son relogement avant le 1er mai 2020 ;

- elle ne s'est vue proposer aucun relogement dans le parc social, ni une offre adaptée à ses besoins et à ses capacités ;

- elle subit un préjudice moral et matériel du fait de ses conditions de vie quotidienne, relatées dans sa demande préalable indemnitaire ; son préjudice est actuel, certain et quantifiable.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 janvier 2021, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- des propositions de logement ont été faites à Mme A en juillet 2018 et en septembre 2019 ;

- Mme A a été relogée le 11 mai 2020 dans une location de 78 mètres carrés située sur la commune de Vidauban.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le bureau d'aide juridictionnelle près le Tribunal de grande instance de Toulon a, par une décision du 25 janvier 2021, accordé l'aide juridictionnelle partielle à Mme A et a fixé la contribution de l'Etat à 25 %.

La présidente du Tribunal a désigné M. Bailleux, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 et à l'article R. 778-3 du code de justice administrative.

Le magistrat désigné a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 5 juillet 2022, le rapport de M. Bailleux, magistrat désigné.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions indemnitaires :

1. Il est constant que Mme A, de nationalité française, a saisi le 12 mars 2018 la commission de médiation DALO du Var d'un recours en vue d'une offre de logement dans les conditions prévues au II de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation et qu'elle a été déclarée, par une décision du 7 juin 2018 de ladite commission, prioritaire et devant être relogée en urgence au motif qu'elle réside avec son compagnon et leurs deux enfants mineurs, dans un logement indécent et suite à un courrier de congé donné par le bailleur. En l'absence de proposition de logement dans les six mois qui ont suivi cette décision, Mme A a saisi le Tribunal administratif de Toulon le 6 décembre 2019, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, afin d'obtenir que soit ordonné son relogement. Par un jugement du 31 janvier 2020, le Tribunal administratif de Toulon a enjoint au préfet du Var de pourvoir au relogement de Mme A avant le 1er mai 2020, sous astreinte, à compter de cette date, de 300 euros par mois de retard, astreinte destinée au fonds national d'accompagnement vers et dans le logement institué en application de l'article L. 300-2 du code de la construction et de l'habitation. Par une lettre reçue le 22 septembre 2020 par le préfet du Var, Mme A sollicitait du préfet qu'il lui verse la somme de 13 000 euros majorée des intérêts, en réparation de son préjudice, résultant de la carence de l'Etat quant à l'obligation de relogement le concernant. Le silence du préfet du Var pendant une période de deux mois a fait naître une décision implicite de rejet en date du 22 novembre 2020.

En ce qui concerne la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'Etat à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière et dans des conditions de permanence définies par décret en Conseil d'Etat, n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. / Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ". Selon le II de l'article L. 441-2-3 de ce code : " La commission de médiation peut être saisie par toute personne qui, satisfaisant aux conditions réglementaires d'accès à un logement locatif social, n'a reçu aucune proposition adaptée en réponse à sa demande de logement dans le délai fixé en application de l'article L. 441-1-4. () Dans un délai fixé par décret, la commission de médiation désigne les demandeurs qu'elle reconnaît prioritaires et auxquels un logement doit être attribué en urgence. Elle détermine pour chaque demandeur, en tenant compte de ses besoins et de ses capacités, les caractéristiques de ce logement () / La commission de médiation transmet au représentant de l'Etat dans le département la liste des demandeurs auxquels doit être attribué en urgence un logement. () / Le représentant de l'Etat dans le département désigne chaque demandeur à un organisme bailleur disposant de logements correspondant à la demande. () / En cas de refus de l'organisme de loger le demandeur, le représentant de l'Etat dans le département qui l'a désigné procède à l'attribution d'un logement correspondant aux besoins et aux capacités du demandeur sur ses droits de réservation. () ". L'article R. 441-16-1 du même code dispose que : " A compter du 1er décembre 2008, le recours devant la juridiction administrative prévu au I de l'article L. 441-2-3-1 peut être introduit par le demandeur qui n'a pas reçu d'offre de logement tenant compte de ses besoins et capacités passé un délai de trois mois à compter de la décision de la commission de médiation le reconnaissant comme prioritaire et comme devant être logé d'urgence. Dans () les départements comportant au moins une agglomération, ou une partie d'une agglomération, de plus de 300 000 habitants, ce délai est de six mois. ".

3. Ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires qui ont précédé leur adoption, fixent une obligation de résultat pour l'Etat, désigné comme garant du droit au logement décent et indépendant dont peuvent se prévaloir les demandeurs ayant exercé les recours amiable et contentieux prévus par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Il incombe à l'Etat, au titre de cette obligation, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que ce droit ait, pour les personnes concernées, un caractère effectif. La carence de l'Etat est susceptible d'engager sa responsabilité pour faute.

4. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, alors même que l'intéressé n'a pas fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court à compter de l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que les dispositions de l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartissent au préfet pour provoquer une offre de logement.

5. Il n'est pas contesté, ainsi que le fait valoir le préfet du Var dans ses écritures, qu'un logement d'une superficie de 78 mètres carrés a été accordée à Mme A, dans lequel celle-ci a pu emménager avec sa famille, à compter du 11 mai 2020. Le préfet du Var fournit à ce titre une copie d'écran de la caisse d'allocations familiales du Var, établissant cette affectation de logement sur la commune de Vidauban, pour un loyer de 1 140 euros. Ainsi, la période de responsabilité de l'Etat s'étend donc du 7 décembre 2018, date d'expiration du délai de six mois imparti au préfet du Var pour assurer le relogement de Mme A à la suite de la décision de la commission de médiation DALO du Var, jusqu'au 11 mai 2020, date de son relogement dans le logement susvisé, soit une période de 18 mois.

En ce qui concerne le préjudice :

6. Il résulte de l'instruction que la situation de l'hébergement de Mme A et de sa famille, composée de son mari et de ses deux enfants mineurs, a perduré jusqu'au 11 mai 2020, date à laquelle, ainsi qu'il a été vu précédemment, elle s'est vue accorder un logement correspondant à ses besoins et capacités. Mme A est donc fondée à demander l'indemnisation dans ses conditions d'existence ayant résulté de la carence fautive de l'Etat, étant donné qu'elle fait état dans ses conditions de vie dans cette période. Compte tenu de la durée de cette carence du 7 décembre 2018 au 11 mai 2020, du motif précité de la commission de médiation du Var pour déclarer la demande de logement prioritaire et urgente, des conditions de logement de Mme A et des membres de sa famille, il sera fait une juste appréciation des troubles de toute nature dans les conditions d'existence subis par la requérante, y compris le préjudice moral, en lui allouant une somme de 2 000 euros.

En ce qui concerne les intérêts :

7. La requérante demande d'assortir la condamnation des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande indemnitaire préalable, ainsi que la capitalisation des intérêts. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir l'indemnité fixée ci-dessus des intérêts au taux légal à compter du 22 septembre 2020, date de réception de la demande indemnitaire préalable par le préfet du Var. Il y a lieu également d'ordonner la capitalisation des intérêts à compter du 22 septembre 2021.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi de 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Il résulte de l'instruction que Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser directement à Me Debard, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

DECIDE

Article 1er : L'Etat est condamné à payer à Mme A la somme de 2 000 (deux mille) euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 22 septembre 2020.

Article 2 : Les intérêts seront capitalisés à compter du 22 septembre 2021.

Article 3 : L'Etat versera à Me Debard une somme de 1 000 (mille) euros au titre des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme B A, à Me Debard, et à la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales.

Copie en sera adressée au préfet du Var.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 juillet 2022.

Le Magistrat désigné,

Signé :

F. BAILLEUX

La greffière,

Signé :

G. RICCILa République mande et ordonne à la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation, la greffière.

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