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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2100004

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2100004

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2100004
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCREAC'H

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2021, la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU) EMIR BAT, représentée par Me Creac'h, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 septembre 2020 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge les contributions spéciale et forfaitaire pour l'emploi de ressortissants étrangers non autorisés à travailler et séjourner en France, ensemble la décision de rejet de son recours gracieux du 10 novembre 2020 ;

2°) de condamner l'OFII à lui verser une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa condamnation sur le fondement d'un simple procès-verbal contrevient au principe constitutionnel de la présomption d'innocence ;

- les décisions en litige ont méconnu les principes qui s'appliquent aux sanctions administratives et notamment les principes constitutionnels et conventionnels de respect des droits de la défense et de droit à un procès équitable ;

- le procès-verbal établi le 16 décembre 2019 entre dans la catégorie des pièces qui ne valent simples renseignements ;

- les trois personnes dont la situation a justifié que soient mises à sa charge les contributions spéciale et forfaitaire étaient présentes en France dans le cadre d'une sous-traitance avec une société italienne dont les justificatifs ont été produits lors de l'audition ;

- les trois personnes concernées n'ont jamais été auditionnées par les services de contrôle et parmi eux le responsable de l'entreprise italienne sous-traitante ;

- le seul reproche fondé à son égard pourrait porter sur une insuffisante vigilance pour la vérification des déclarations de détachement (SIPSI) auprès de l'inspection du travail sur le fondement du I de l'article L. 1262-4-1 du code du travail ;

- la décision de sanction prise par l'OFII est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SASU EMIR BAT ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 18 mai 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 30 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations du public avec l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Silvy, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Wustefeld, rapporteure publique,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Le 16 décembre 2019, à 09h00, les services de la gendarmerie nationale de la compagnie de Draguignan ont procédé, sur réquisition judiciaire, au contrôle des chantiers de constructions de villas dans le quartier Clos Saint Lai à Lorgues. Lors de ce contrôle, ils ont constaté la fuite de trois ouvriers présents sur le chantier correspondant au lot 10 à leur approche sans parvenir à les interpeller et ont découvert leurs papiers d'identité turcs. Au terme d'une enquête et notamment de la consultation du registre unique du personnel, il a été constaté que ces trois personnes n'étaient pas en situation régulière en France et n'avaient pas été déclarées par la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU) Emir Bat en charge de ce chantier. Par une décision du 17 septembre 2020, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a appliqué à la SASU Emir Bat la contribution spéciale pour un montant de 54 300 euros et la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement pour un montant de 6 927 euros. Le recours gracieux adressé le 6 octobre 2020 par cette société a été rejeté par une décision expresse du 10 novembre 2020.

Sur la légalité des décisions attaquées :

Sur la motivation de la décision du 17 septembre 2020 :

2. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction ; () ". Et aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. La décision en litige vise notamment les articles L. 8251-1, L. 8253-1 et R. 8253-2 du code du travail, l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le procès-verbal d'infraction établi à l'encontre de la société le 16 décembre 2019 et se réfère à la lettre adressée le 29 juin 2020 l'informant de la mise en œuvre de ces dispositions. Il n'est pas contesté par la société requérante que celle-ci avait été destinataire et du procès-verbal du 16 décembre 2019 et de la lettre du 29 juin 2020, documents auxquels se réfère précisément la décision en litige en ce qui concerne le détail des faits reprochés. Elle précise également le montant des sommes dues au titre de chacune de ces contributions. Par suite, cette décision est suffisamment motivée.

Sur la force probante du procès-verbal du 16 décembre 2019 :

4. Aux termes de l'article 430 du code de procédure pénale : " Sauf dans le cas où la loi en dispose autrement, les procès-verbaux et les rapports constatant les délits ne valent qu'à titre de simples renseignements. ". Aux termes de l'article 431 de ce code : " Dans les cas où les officiers de police judiciaire, les agents de police judiciaire ou les fonctionnaires et agents chargés de certaines fonctions de police judiciaire ont reçu d'une disposition spéciale de la loi le pouvoir de constater des délits par des procès-verbaux ou des rapports, la preuve contraire ne peut être rapportée que par écrit ou par témoins. " Et aux termes de l'article L. 8271-17 du code du travail, dans sa rédaction issue de la loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 alors applicable : " Outre les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1, les agents et officiers de police judiciaire, les agents de la direction générale des douanes sont compétents pour rechercher et constater, au moyen de procès-verbaux transmis directement au procureur de la République, les infractions aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler et de l'article L. 8251-2 interdisant le recours aux services d'un employeur d'un étranger non autorisé à travailler. () ".

5. Il résulte des dispositions précitées que les agents et officiers de police judiciaire tirent de l'article L. 8271-17 du code du travail le pouvoir de constater les délits commis en matière de droit du travail par des procès-verbaux qui font foi jusqu'à ce que la preuve contraire soit rapportée par écrit ou par témoins. Dès lors, la SASU Emir Bat n'est pas fondée à soutenir que le procès-verbal établi le 16 décembre 2019 par un adjudant-chef de la gendarmerie nationale, officier de police judiciaire, ne pouvait être utilisé par l'OFII pour établir une méconnaissance des dispositions relatives à l'emploi de ressortissants étrangers.

Sur la régularité de la procédure :

6. La SASU Emir Bat fait valoir que les principes constitutionnels de présomption d'innocence et des droits de la défense ont été méconnus, ainsi que le principe conventionnel du droit à un procès équitable. Aucun de ces principes ne fait toutefois obstacle à ce que l'autorité administrative décide de faire application des dispositions des articles L. 8253-1 du code du travail et L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lorsque, après avoir recueilli les observations de l'employeur intéressé, elle estime que l'emploi par celui-ci d'un ressortissant étranger en situation irrégulière et dépourvu d'autorisation de travail est établi et justifie que cet employeur fasse l'objet des sanctions administratives prévues par ces textes, lesquelles sanctions ne préjugent pas de l'issue d'éventuelles poursuites pénales.

Sur la matérialité des faits :

7. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". En application de l'article L. 8253-1 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux. / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'État selon des modalités définies par convention. / L'État est ordonnateur de la contribution spéciale. À ce titre, il liquide et émet le titre de perception. () ". Aux termes de l'article L. 8271-17 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 alors applicable : " Outre les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1, les agents et officiers de police judiciaire, les agents de la direction générale des douanes sont compétents pour rechercher et constater, au moyen de procès-verbaux transmis directement au procureur de la République, les infractions aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler et de l'article L. 8251-2 interdisant le recours aux services d'un employeur d'un étranger non autorisé à travailler. / Afin de permettre la liquidation de la contribution spéciale mentionnée à l'article L. 8253-1 du présent code et de la contribution forfaitaire mentionnée à l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration reçoit des agents mentionnés au premier alinéa du présent article une copie des procès-verbaux relatifs à ces infractions. ". Et aux termes de l'article R. 8253-6 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration décide de l'application de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 et notifie sa décision à l'employeur ainsi que le titre de recouvrement ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors en vigueur : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. / Le montant total des sanctions pécuniaires prévues, pour l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler, au premier alinéa du présent article et à l'article L. 8253-1 du code du travail ne peut excéder le montant des sanctions pénales prévues par les articles L. 8256-2, L. 8256-7 et L. 8256-8 du code du travail ou, si l'employeur entre dans le champ d'application de ces articles, le montant des sanctions pénales prévues par le chapitre II du présent titre. / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de fixer le montant de cette contribution. À cet effet, il peut avoir accès aux traitements automatisés des titres de séjour des étrangers dans les conditions définies par la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés. () Sont applicables à la contribution forfaitaire prévue au premier alinéa les dispositions prévues aux articles L. 8253-1 à L. 8253-5 du code du travail en matière de recouvrement et de privilège applicables à la contribution spéciale. () ".

9. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur des sanctions prononcées sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration.

10. Celle-ci doit apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé et le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution ou en décharger l'employeur.

11. La SASU Emir Bat fait valoir que, si les trois ouvriers de nationalité turque qui intervenaient pour son compte sur un chantier à Lorgues le 16 décembre 2019 étaient effectivement en situation irrégulière, elle avait eu recours à une convention de sous-traitance avec une société italienne pour le compte de laquelle ceux-ci intervenaient et elle n'était pas informée de ce qu'ils ne disposaient pas d'un titre leur permettant de travailler en France. Il résulte toutefois de l'instruction que le contrat qui liait la SASU Emir Bat au maître d'œuvre Hexaom excluait tout recours à une nouvelle sous-traitance qui ne serait pas préalablement autorisée par cette entreprise, que le contrat de sous-traitance alléguée entre la SASU Emir Bat et l'entité de droit italien Aslaner Cemal n'a pas fait l'objet d'une déclaration à l'inspection du travail et est dépourvu de date certaine et qu'aucune vérification n'a été réalisée par la société requérante sur la situation des employés de sa sous-traitante alléguée au regard du droit du travail français. En outre, il doit être rappelé que les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail, précitées, visent également explicitement les situations d'emploi indirect et celles de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile retiennent la notion d'occupation d'un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier, sans imposer une condition d'emploi direct. La seule démonstration d'un paiement par virement à cette structure italienne réalisé le 3 décembre 2019, antérieurement aux faits constatés sur le chantier de Lorgues, virement qui ne peut en outre pas être utilement rapproché de la facture manuscrite et sommaire émise le 14 mai 2020, ne permet pas de remettre en cause les constatations des enquêteurs qui retiennent l'emploi de trois ressortissants turcs en situation irrégulière pour des travaux de gros œuvre dont était seule chargée la SASU Emir Bat en méconnaissance des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La société requérante n'est, par suite, pas fondée à soutenir que le directeur de l'OFII aurait commis une erreur de droit pour l'application de ces sanctions.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la SASU Emir Bat doivent être rejetées.

Sur les frais de justice :

13. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le Tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par la SASU Emir Bat doivent, dès lors, être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SASU Emir Bat est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SASU EMIR BAT, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Silvy, premier conseiller,

M. Kiecken, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 avril 2023.

Le rapporteur,

Signé

J.-A. SILVY

Le président,

Signé

Ph. HARANGLa greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N° 210004

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