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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2100316

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2100316

mardi 31 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2100316
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre - Juge Unique
Avocat requérantPARIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 février 2021, Mme D B épouse C, représentée par Me Paris, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 13 000 euros en réparation de son préjudice à raison de la carence de l'Etat à la reloger ;

2°) d'assortir la condamnation des intérêts au taux légal à compter de la demande indemnitaire préalable ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser directement à Me Paris en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il est soutenu que :

- l'Etat qui était tenu à une obligation de résultat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en n'exécutant pas la décision de la commission de médiation du Var du 10 janvier 2018 reconnaissant le caractère prioritaire et urgent de la demande de logement social de Mme C ; par sa décision du 26 novembre 2018, le Tribunal administratif de Toulon a fait injonction au préfet du Var de procéder à son relogement avant le 1er mars 2019 sous astreinte de 100 euros par mois de retard ; elle n'a finalement reçu une offre de logement que le 12 novembre 2020 et a pu signer le bail le 9 décembre 2020 ; l'Etat a donc tardé à exécuter la décision de justice ;

- elle a subi un préjudice matériel et moral dès lors qu'elle a dû être hébergée pendant trois ans, chez sa mère au début puis chez des amis et enfin chez sa sœur pendant deux ans ; handicapée et diabétique, tous les foyers d'urgence lui ont été refusés et ses ressources ne lui permettaient pas d'accéder à un logement dans le parc privé ; elle a subi une dépression du fait de cet hébergement transitoire qui a perduré et de l'impossibilité d'accéder à un logement indépendant et autonome ; elle a également subi une perte de chance d'accéder à un logement stable et indépendant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2021, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- par ordonnance du 20 décembre 2019, le juge du droit au logement opposable a ordonné la liquidation définitive de l'astreinte en l'absence de réponse de Mme C dans le délai imparti ;

- depuis novembre 2018, plusieurs propositions correspondant aux préconisations de la commission de médiation ont été faites à l'intéressée et n'ont pu aboutir ; notamment la proposition d'un appartement de type T2 situé à La Seyne-sur-Mer n'a pas été retenue en commission du 29 novembre 2018, Mme C n'ayant pas adressé ses revenus imposables au bailleur qui les lui avait réclamés ; dès lors, l'Etat ne saurait être condamné à indemniser un éventuel préjudice subi par la requérante au-delà du mois de novembre 2018.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu la décision du 25 janvier 2021 par laquelle le bureau d'aide juridictionnelle près le Tribunal judiciaire de Toulon a accordé à Mme B épouse C l'aide juridictionnelle totale dans la présente instance.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. A en application des dispositions de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le magistrat désigné a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 8 novembre 2022, le rapport de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 10 janvier 2018, la commission de médiation " droit au logement opposable du Var " (DALO), a reconnu Mme B épouse C prioritaire et devant être logé d'urgence dans un logement répondant à ses besoins et capacités de type T1, avec accompagnement social, au motif que l'intéressée était menacée d'expulsion, sans relogement. En l'absence de proposition de logement dans les six mois qui ont suivi cette décision, Mme B épouse C a saisi le Tribunal, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, afin d'obtenir que soit ordonné son relogement. Par un jugement n° 1803338 du 26 novembre 2018, le Tribunal de céans a enjoint au préfet du Var de pourvoir au logement de Mme B épouse C avant le 1er mars 2019, sous astreinte de 100 euros par mois de retard à compter de cette date. A compter de novembre 2018, les services de l'Etat ont présenté en commission d'attribution des logements (CAL) plusieurs propositions de logement qui n'ont pu aboutir et ce n'est que le 12 novembre 2020 qu'un logement de type T2 situé à Hyères a été attribué à l'intéressée, le bail prenant effet au 9 décembre 2020. Par une lettre reçue le 9 novembre 2020, Mme B épouse C a saisi le préfet du Var d'une demande indemnitaire préalable tendant à la réparation du préjudice causé par le retard de l'Etat à assurer son relogement. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme B épouse C demande au Tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 13 000 euros, assortie des intérêts au taux légal, en réparation du préjudice subi du fait du retard de relogement.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'Etat à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière et dans des conditions de permanence définies par décret en Conseil d'Etat, n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. / Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ". Aux termes du II de l'article L. 441-2-3 de ce code : " () Dans un délai fixé par décret, la commission de médiation désigne les demandeurs qu'elle reconnaît prioritaires et auxquels un logement doit être attribué en urgence. Elle détermine pour chaque demandeur, en tenant compte de ses besoins et de ses capacités, les caractéristiques de ce logement () / La commission de médiation transmet au représentant de l'Etat dans le département la liste des demandeurs auxquels doit être attribué en urgence un logement. () / Le représentant de l'Etat dans le département désigne chaque demandeur à un organisme bailleur disposant de logements correspondant à la demande. () / En cas de refus de l'organisme de loger le demandeur, le représentant de l'Etat dans le département qui l'a désigné procède à l'attribution d'un logement correspondant aux besoins et aux capacités du demandeur sur ses droits de réservation. () ". Aux termes de l'article R. 441-16-1 du même code : " A compter du 1er décembre 2008, le recours devant la juridiction administrative prévu au I de l'article L. 441-2-3-1 peut être introduit par le demandeur qui n'a pas reçu d'offre de logement tenant compte de ses besoins et capacités passé un délai de trois mois à compter de la décision de la commission de médiation le reconnaissant comme prioritaire et comme devant être logé d'urgence. Dans () les départements comportant au moins une agglomération, ou une partie d'une agglomération, de plus de 300 000 habitants, ce délai est de six mois ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. La période de responsabilité de l'Etat court à compter de l'expiration du délai de trois ou six mois que les dispositions de l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartissent au préfet pour provoquer une offre de logement à la suite de la décision de la commission de médiation. Ces troubles doivent être appréciés en tenant notamment compte des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat.

4. Mme B épouse C a été reconnue prioritaire et devant être logée d'urgence par une décision de la commission de médiation du Var du 10 janvier 2018 et le Tribunal a, par jugement du 26 novembre 2018, enjoint au préfet de procéder au logement de l'intéressée dans un délai de quatre mois. Il résulte de l'instruction que le préfet a présenté le 29 novembre 2018 à la commission d'attribution des logements (CAL) un logement de type T2 situé 131 allée E. Pratali à La Seyne-sur-Mer mais que cette proposition n'a pas pu être étudiée compte tenu du caractère incomplet du dossier de l'intéressée. Toutefois, la seule circonstance que Mme B épouse C n'avait pas produit le justificatif de ses revenus imposables de l'année auprès du bailleur social n'a pu suffire à délier le préfet de son obligation de procéder au relogement de l'intéressée. Ensuite, un deuxième logement de type T2 présenté en commission, situé 2 traverse Marius Giran à La Seyne-sur-Mer, a été attribué, en priorité, à un autre demandeur et un troisième logement de même catégorie situé au Castellet n'a pas été retenu en raison de l'insuffisance des revenus de l'intéressée. Toutefois, il résulte également de l'instruction qu'un quatrième logement situé 139 rue Jean Ferrat à La Seyne-sur-Mer, attribué par la commission le 28 novembre 2019, a été proposé à Mme B épouse C qui l'a refusé. Ce refus d'un logement dont il n'est pas contesté qu'il correspondait aux besoins et capacités de l'intéressée, qui vit seule, tels que déterminés par la commission de médiation, n'est pas justifié par un motif impérieux. Dès lors que la requérante a été informée des conséquences de son refus dans la décision de la commission de médiation du 10 janvier 2018 faisant état de ce que le refus d'une proposition pouvait lui faire perdre le caractère de priorité et d'urgence de son relogement, ledit refus sans motif impérieux a mis fin à la période de responsabilité de l'Etat. Enfin, une proposition de logement de type T2 situé boulevard du Front de Mer à Hyères a été faite à Mme B épouse C qui l'a acceptée, le bail fixant une date d'effet au 9 décembre 2020.

5. La requérante est par suite seulement fondée, dans les circonstances de l'espèce, à soutenir que le retard mis par l'Etat à mettre en œuvre l'obligation de résultat qui lui incombait est fautif et de nature à engager sa responsabilité, pour la période courant du 10 juillet 2018, date d'expiration du délai de six mois imparti au préfet du Var pour assurer le logement de Mme B épouse C à la suite de la décision de la commission de médiation du Var, jusqu'au 28 novembre 2019, date du refus injustifié d'une proposition par le préfet, d'un logement adapté aux besoins et capacités de l'intéressée.

Sur les préjudices :

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B épouse C, née le 14 décembre 1982, sans domicile fixe à la suite de l'expulsion de son logement, soutient avoir été hébergée par intermittence chez des parents et des proches et fournit des attestations d'élection de domicile auprès du centre communal d'action sociale de La Seyne-sur-Mer pour la période considérée. Ainsi, eu égard au caractère précaire d'une telle situation et aux contraintes qui y sont liées, Mme B épouse C a subi nécessairement des troubles dans ses conditions d'existence.

7. D'autre part, compte tenu des conditions de logement de Mme B épouse C qui ont perdurées du fait de la carence de l'Etat pendant 15 mois, il sera fait une juste appréciation des troubles de toute nature dans les conditions d'existence dont la réparation incombe à l'Etat en condamnant celui-ci à verser à Mme B épouse C, dans les circonstances de l'espèce et en retenant une composition unipersonnelle de son foyer, une somme de 880 euros, sur la base d'une indemnisation de 700 euros par personne composant le foyer et par année de carence.

8. Enfin, la requérante n'établit pas l'existence d'un préjudice psychologique distinct qui serait en lien direct avec le fait générateur. Sur ce point, les conclusions indemnitaires ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les intérêts :

9. Il y a lieu d'assortir l'indemnité fixée ci-dessus des intérêts au taux légal à compter du 9 novembre 2020, date de réception de la demande indemnitaire préalable par le préfet du Var.

Sur les dépens :

10. Mme B épouse C n'établit pas avoir exposé des dépens dans la présente instance.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme B épouse C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Paris, avocat de Mme B épouse C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Paris de la somme de 1 500 euros.

DECIDE

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme B épouse C la somme de 880 (huit cent quatre-vingt) euros avec intérêts au taux légal à compter du 9 novembre 2020.

Article 2 : L'Etat versera à Me Paris, avocat de la requérante, la somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Paris renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B épouse C, à Me Paris et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet du Var.

Rendu public par mise à disposition au greffe du Tribunal le 31 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

Signé :

D. A

La greffière,

Signé :

G. RICCI

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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