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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2100390

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2100390

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2100390
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCAPSTAN - PYTHEAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 février 2021 et le 28 mars 2023, la société anonyme Dragui Transports, représentée par Me de Margerie, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision de la ministre du travail du 16 décembre 2020 refusant d'autoriser le licenciement de M. A B ensemble la décision du 21 avril 2020 par laquelle l'inspectrice du travail de Toulon avait refusé d'autoriser ce licenciement ;

2°) de l'autoriser à procéder au licenciement de M. B ou, à défaut, d'enjoindre sous astreinte de 50 euros par jour de retard à la DREETS de Toulon d'autoriser le licenciement de M. B ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le licenciement de M. A B, agent de nettoiement et équipier de collecte, salarié protégé en raison de ses mandats de membre titulaire du CSE et de référent harcèlement et agissements sexistes, est justifié par son comportement le 19 janvier 2020 et le résultat d'un contrôle de l'état d'imprégnation aux stupéfiants le 24 janvier 2020 qui s'est révélé positif à la cocaïne et à la marijuana;

- l'enquête contradictoire de l'inspecteur du travail a été conduite irrégulièrement en méconnaissance relative à la possibilité pour l'employeur de se faire assister par son conseil pendant l'enquête ;

- le ministre chargé du travail a méconnu le principe du contradictoire en s'abstenant de communiquer la réponse faite par le salarié par un mail du 9 décembre 2020 à une demande sans doute formulée le 27 novembre 2020 ;

- les faits du 19 janvier 2019 sont établis et s'inscrivent dans la succession de précédents comportements blâmables qui avaient fait l'objet de sanctions disciplinaires ;

- le test salivaire d'imprégnation aux stupéfiants réalisé le 24 janvier 2020 a été réalisé en application de l'article 14 bis du règlement intérieur, lequel n'avait fait l'objet d'aucune observation lors de son dépôt auprès de l'inspection du travail de Toulon ;

- un tel test était justifié par l'interdiction légale de consommation de stupéfiants et l'article 14 bis ne contrevenait pas aux dispositions de l'article L. 1321-3 du code du travail ;

- la décision du Conseil d'État du 5 décembre 2016 a validé le recours à des contrôles de consommation de stupéfiant lorsqu'elle est prévue par le règlement intérieur, qu'elle est réservée aux postes pour lesquels la consommation de drogues présente un danger particulièrement élevé pour le salarié ou pour les tiers et que le bénéfice d'une contre-expertise à la charge de l'employeur, est offerte au salarié ;

- le règlement intérieur n'avait pas à définir les postes de travail concernés mais seulement les tâches justifiant la possibilité de tels contrôles ;

- les faits commis par M. B relèvent des dispositions de l'article L. 3421-1 du code de la santé publique relative à l'usage illicite d'une substance classée comme stupéfiant et sont punis d'une peine d'un an d'emprisonnement ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2023, le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SA Dragui Transports ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Silvy, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Wustefeld, rapporteure publique,

- et les observations de Me de Margerie, représentant la SA Dragui Transports.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été recruté par la SA Dragui Transports comme agent de collecte et de nettoiement le 1er février 2013, sous contrat à durée indéterminée à temps plein et dans le cadre de la convention collective national des activités du déchet. Il a été élu membre du comité social et économique (CSE) de cette société le 22 mars 2019 et son mandat court jusqu'au 22 mars 2023. Le représentant de la société Dragui Transports a sollicité auprès de l'inspecteur du travail territorialement compétent, par un courrier du 7 février 2020, l'autorisation de licencier pour faute M. B, au motif de son comportement le 19 janvier 2020, journée au cours de laquelle il aurait multiplié les comportements anormaux et inappropriés au point de se mettre en danger et du résultat positif d'un test d'intoxication à des produits stupéfiants réalisé le 24 janvier 2020. Au terme de l'enquête contradictoire, l'inspectrice du travail de Toulon a refusé cette autorisation de licenciement par une décision du 21 avril 2020. Le recours hiérarchique formé le 11 mai 2020 pour la société Dragui Transports contre la décision de l'inspectrice du travail et reçu le 18 mai 2020 a été implicitement rejeté par la ministre du travail le 24 octobre 2020 puis, explicitement, le 16 décembre 2020 au motif notamment de l'irrégularité des dispositions du règlement intérieur ayant présidé au test d'intoxication à des produits stupéfiants, de l'absence de démonstration de la réalité des griefs les plus graves et notamment des dégradations alléguées dans le local vestiaire du personnel.

Sur la légalité des décisions attaquées :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un acte ou un comportement du salarié qui, ne méconnaissant pas les obligations découlant pour lui de son contrat de travail, ne constitue pas une faute, il appartient à l'inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits en cause sont établis et de nature, compte tenu de leur répercussion sur le fonctionnement de l'entreprise, à rendre impossible le maintien du salarié dans l'entreprise, eu égard à la nature de ses fonctions et à l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé.

3. Aux termes de l'article L. 1121-1 du code du travail : " Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché ". Aux termes de l'article L. 1321-1 de ce code : " Le règlement intérieur est un document écrit par lequel l'employeur fixe exclusivement : / 1° Les mesures d'application de la réglementation en matière de santé et de sécurité dans l'entreprise ou l'établissement, notamment les instructions prévues à l'article L. 4122-1 ; / () 3° Les règles générales et permanentes relatives à la discipline, notamment la nature et l'échelle des sanctions que peut prendre l'employeur ". Aux termes de l'article L. 1321-3 de ce code : " Le règlement intérieur ne peut contenir : () 2° Des dispositions apportant aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives des restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché ". Aux termes de l'article L. 4121-1 du même code : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ". Et aux termes de l'article L. 3421-1 du code de la santé publique : " L'usage illicite de l'une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d'un an d'emprisonnement et de 3750 euros d'amende. () ".

4. Il résulte des dispositions précitées que l'employeur ne peut apporter des restrictions aux droits des salariés que si elles sont justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché. Il en résulte, d'autre part, que l'employeur, qui est tenu d'une obligation générale de prévention des risques professionnels et dont la responsabilité, y compris pénale, peut être engagée en cas d'accident, doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs.

5. Un test salivaire de détection immédiate de produits stupéfiants, tel que celui qui est prévu par le règlement intérieur de la SA Dragui Transports a pour seul objet de révéler, par une lecture instantanée, l'existence d'une consommation récente de substance stupéfiante. Par suite, il ne revêt pas le caractère d'un examen de biologie médicale au sens des dispositions de l'article L. 6211-1 du code de la santé publique et n'est donc pas au nombre des actes qui, en vertu des dispositions de son article L. 6211-7, doivent être réalisés par un biologiste médical ou sous sa responsabilité. N'ayant pas pour objet d'apprécier l'aptitude médicale des salariés à exercer leur emploi, sa mise en œuvre ne requiert pas l'intervention d'un médecin du travail. Enfin, aucune autre règle ni aucun principe ne réservent le recueil d'un échantillon de salive à une profession médicale.

6. Si les tests salivaires de détection de substances stupéfiantes présentent des risques d'erreur, les dispositions du règlement intérieur mises en œuvre par la société requérante reconnaît aux salariés ayant fait l'objet d'un test positif le droit d'obtenir une contre-expertise médicale, laquelle doit être à la charge de l'employeur. Il n'est pas utilement contesté que la société requérante a proposé, ainsi qu'elle le fait valoir, à son salarié de procéder à une contre-expertise médical, à ses frais, à son employé conformément aux dispositions de l'article 14 bis 2 " procédure " de son règlement intérieur. Par ailleurs, si le contrôle de la consommation de drogues n'est pas aussi précis que le contrôle d'alcoolémie, dès lors qu'il se borne à établir la consommation récente de produits stupéfiants, sans apporter la preuve que le salarié est encore sous l'emprise de la drogue et n'est pas apte à exercer son emploi, l'article 14 bis du règlement dont il a été fait application réserve de tels contrôles de consommation de substances stupéfiantes aux seuls employés occupant un poste à risque et exécutant des tâches à risques, au nombre desquels figurent le travail sur la voie publique, la conduite de véhicules motorisés et les déplacements dans l'exercice de leurs tâches à proximité de véhicules ou d'engins motorisés, situations dans lesquelles le comportement d'un salarié se trouvant sous l'emprise de la drogue constituerait un danger particulièrement élevé pour lui et pour les tiers. Il ressort également des termes du contrat de travail de M. B que celui-ci peut être amené à conduire des véhicules automobiles sur la voie publique et il n'est pas contesté que lorsqu'il intervient dans le cadre de mission de nettoyage de l'espace public avec une lance à eau, il circule à proximité d'un véhicule en déplacement et sur les chaussées. Compte tenu de ces risques particuliers précisément envisagés dans le règlement intérieur, de l'obligation qui incombe à l'employeur, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 4121-1 du code du travail, d'assurer la sécurité et la santé des salariés dans l'entreprise, de l'obligation, rappelée ci-dessus, pour l'employeur de respecter le secret professionnel sur les résultats du test et en l'absence d'une autre méthode qui permettrait d'établir directement l'incidence d'une consommation de drogue sur l'aptitude à effectuer une tâche, les dispositions du règlement intérieur litigieux, qui permettent à l'employeur d'effectuer lui-même le contrôle des salariés affectés à des postes à risques et de sanctionner ceux des contrôles qui se révéleraient positifs, ne portent pas aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives une atteinte disproportionnée par rapport au but recherché.

7. Il résulte de ce qui vient d'être dit que l'inspectrice du travail de Toulon ne pouvait pas écarter les dispositions légales du règlement intérieur de la SA Dragui Transports dès lors que celles-ci ne procédaient qu'à des restrictions proportionnées et adéquates aux finalités poursuivies. Le résultat positif du test du 20 janvier 2020 a été partiellement admis par le requérant lors de la contre-enquête réalisée dans le cadre de l'instruction du recours administratif auprès du ministre chargé du travail, le salarié concerné n'a pas demandé à ce que soit réalisée une contre-expertise et il n'a jamais étayé ses déclarations relatives à une consommation médicamenteuse qui aurait pu avoir, selon ses dires, une incidence sur son état et sur ce résultat. Enfin il ne résulte d'aucune disposition contraignante que le test salivaire pratiqué le 20 janvier 2020 aurait dû être pratiqué de manière aléatoire alors même que le comportement erratique de M. B quelques jours plus tôt justifiait une telle vérification.

8. La consommation de stupéfiants, pénalement réprimée par les dispositions précitées de l'article L. 3421-1 du code de la santé publique, est susceptible d'altérer le discernement d'un employé et de le mettre en danger, ainsi que ses collègues ou des tiers mais également d'occasionner des dommages aux biens. La société Dragui Transports, après les comportements irrationnels et problématiques de M. B le 19 janvier 2020, dont celui-ci a pour partie admis la matérialité et qui sont solidement étayés par l'analyse des bandes de vidéosurveillance par un huissier de justice pour d'autres, pouvait légitimement estimer que la consommation de plusieurs stupéfiants par cet employé, déjà visé par plusieurs rappels à l'ordre disciplinaire, telle qu'elle est suffisamment établie par le contrôle du 24 janvier 2020, constituait une faute d'une gravité suffisante pour justifier, à elle seule, son licenciement.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la SA Dragui Transports est fondée à demander l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail de Toulon du 21 avril 2020 lui refusant l'autorisation de licencier M. B et la décision du ministre chargé du travail du

16 décembre 2020 rejetant son recours hiérarchique.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Et aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. "

11. L'exécution de la présente décision d'annulation implique seulement, par application des dispositions précitées, qu'il soit enjoint à l'autorité administrative de procéder à un nouvel examen de la demande d'autorisation de licenciement formée par la SA Dragui Transports. Il y a lieu, par suite, de fixer à l'inspection du travail de Toulon un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement pour procéder à ce réexamen. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de justice :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

13. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le Tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SA Dragui Transport et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 21 avril 2020 par laquelle l'inspectrice du travail de Toulon a refusé d'autoriser le licenciement de M. B et la décision de la ministre du travail du

16 décembre 2020 rejetant le recours hiérarchique de la SA Dragui Transports, sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à l'inspection du travail de Toulon de procéder à un nouvel examen de la demande d'autorisation de licenciement formée par la SA Dragui Transports dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'État (ministère chargé du travail) versera à la SA Dragui Transports la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SA Dragui Transports, à l'inspection du travail de Toulon et au ministre du Travail, du Plein emploi et de l'Insertion et à M. A B.

Délibéré après l'audience du 30 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Silvy, premier conseiller,

M. Kiecken, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 avril 2023.

Le rapporteur,

Signé

J.-A. SILVY

Le président,

Signé

Ph. HARANGLa greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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