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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2101017

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2101017

jeudi 21 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2101017
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantMOULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 avril 2021 et le 30 mai 2023, l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch, représenté par Me Moulin, demande au tribunal :

1°) d'annuler les titres exécutoires émis à compter du 2 mars 2010 par le ministre des armées mettant à sa charge la somme totale de 16 933,61 euros pour des prestations médicales inter-établissements réalisées à l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne de Toulon, ensemble les décisions du 2 février 2021 rejetant ses contestations ;

2°) de le décharger de l'obligation de payer cette somme ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable, dès lors qu'il n'a pas reçu l'accusé de réception de sa réclamation préalable, tel que prévu par l'article 118 du décret du 12 novembre 2012, et qu'il n'avait pas connaissance de la naissance d'une décision implicite de rejet ;

- l'hôpital d'instruction des armées Sainte-Anne est un établissement public de santé par détermination de la loi ; les créances de cet établissement doivent donc être recouvrées selon les modalités définies aux articles L. 1611-5 et L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales ;

- les titres sont irréguliers dès lors qu'ils ne mentionnent pas les nom, prénom et qualité de leur émetteur ;

- ils sont entachés d'erreur de droit, dès lors que le ministre ne justifie pas du coût des actes facturés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est irrecevable comme tardive.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration

- la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Montalieu, rapporteure,

- et les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. En 2010, des patients de l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch ont reçu des soins à l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne de Toulon. Le ministre des armées a facturé ces prestations inter-établissements à la clinique Saint-Roch et a émis à son encontre, le 2 mars 2010, des avis des sommes à payer, pour un montant total de 16 933,61 euros. Des titres de perception, afférents aux mêmes créances, ont été émis le 24 décembre 2013 et des mises en demeure valant commandement de payer les différentes sommes ont été adressées à la clinique le 22 février 2018. Par un courrier du 7 mars 2018, la clinique Saint-Roch a contesté ces titres de perception auprès du département comptable ministériel de la défense. Par des décisions du 2 février 2021, le ministre des armées a explicitement rejeté ces contestations et a maintenu les titres de perception.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre :

2. Aux termes de l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique, dans sa version applicable au litige : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer. / La réclamation doit être déposée, sous peine de nullité : / 1° En cas d'opposition à l'exécution d'un titre de perception, dans les deux mois qui suivent la notification de ce titre ou du premier acte de poursuite qui procède du titre en cause ; (). / L'autorité compétente délivre un reçu de la réclamation, précisant la date de réception de cette réclamation. Elle statue dans un délai de six mois dans le cas prévu au 1° et dans un délai de deux mois dans le cas prévu au 2°. A défaut d'une décision notifiée dans ces délais, la réclamation est considérée comme rejetée. ". Et aux termes de l'article 119 du même décret, dans sa version alors applicable : " Le débiteur peut saisir la juridiction compétente dans un délai de deux mois à compter de la date de notification de la décision prise sur sa réclamation ou, à défaut de cette notification, dans un délai de deux mois à compter de la date d'expiration des délais prévus à l'article 118. ". Aux termes de l'article L. 112-6 du code des relations entre le public et l'administration : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la règlementation. / Le défaut de délivrance d'un accusé de réception n'emporte pas l'inopposabilité des délais de recours à l'encontre de l'auteur de la demande lorsqu'une décision expresse lui a été régulièrement notifiée avant l'expiration du délai au terme duquel est susceptible de naître une décision implicite. ". Et aux termes de l'article R. 112-5 du même code : " L'accusé de réception prévu par l'article L. 112-3 comporte les mentions suivantes : / 1° La date de réception de la demande et la date à laquelle, à défaut d'une décision expresse, celle-ci sera réputée acceptée ou rejetée ; / 2° La désignation, l'adresse postale et, le cas échéant, électronique, ainsi que le numéro de téléphone du service chargé du dossier ; / 3° Le cas échéant, les informations mentionnées à l'article L. 114-5, dans les conditions prévues par cet article. Il indique si la demande est susceptible de donner lieu à une décision implicite de rejet ou à une décision implicite d'acceptation. Dans le premier cas, l'accusé de réception mentionne les délais et les voies de recours à l'encontre de la décision. Dans le second cas, il mentionne la possibilité offerte au demandeur de se voir délivrer l'attestation prévue à l'article L. 232-3. ". Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'un accusé de réception comportant les mentions prévues par ces dernières dispositions, les délais de recours contentieux contre une décision implicite de rejet ne sont pas opposables à son destinataire.

3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

4. Les règles énoncées au point 3, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours dans les conditions prévues par les textes cités au point 2, dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision.

5. S'agissant des titres de perception individuels délivrés par l'Etat, sauf circonstances particulières dont se prévaudrait son destinataire, le délai raisonnable ne saurait excéder un an à compter de la date à laquelle la décision prise sur sa réclamation a été notifié au débiteur ou porté à sa connaissance.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que la réclamation formée par un courrier daté du 7 mars 2018 par l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch a fait l'objet de l'accusé de réception, prévu par l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 cité au point 2, mentionnant les voies et délais de recours. Ainsi, les délais de recours fixés par l'article 119 du même décret ne sont pas opposables au requérant. Par ailleurs, il ne résulte pas non plus de l'instruction que l'hôpital requérant a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite rejetant sa réclamation, de sorte qu'il disposait pour saisir le juge d'un délai raisonnable d'un an à compter au plus tôt des courriers en date du 2 février 2021 du ministre des armées rejetant expressément la réclamation. Par suite, le ministre des armées n'est pas fondé à soutenir que la requête de l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch, enregistrée le 16 avril 2021, est tardive.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. En premier lieu, aux termes de l'article 4 de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations, alors applicable : " () / Toute décision prise par l'une des autorités administratives mentionnées à l'article 1er comporte, outre la signature de son auteur, la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

8. Il résulte de ces dispositions que le titre de perception individuel délivré par l'Etat doit mentionner les nom, prénom et qualité de l'auteur de cette décision.

9. En l'espèce, ni les titres de perception émis le 24 décembre 2013, dont il n'est pas contesté en défense que les seules versions adressées à la clinique sont des " brouillons ", ni au demeurant, les avis des sommes à payer émis le 2 mars 2010, ne comportent la mention des nom, prénom et qualité de la personne qui en est l'auteur. Par suite, l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch est fondé à soutenir que ces titres sont entachés d'une irrégularité formelle.

10. En second lieu, si l'hôpital Saint-Roch soutient que le ministre ne justifie pas du coût des actes qu'il lui a facturés, il n'apporte aucune précision sur la nature des prestations médicales en cause permettant de déterminer l'application d'un tarif réglementé et n'établit ni même n'allègue que les montants facturés seraient supérieurs au coût de revient des soins réalisés. Par suite, le moyen tiré de ce que le ministre a commis une erreur de droit ne peut qu'être écarté.

11. Il s'ensuit que les titres exécutoires émis le 2 mars 2010 et le 24 décembre 2013 sont irréguliers et doivent être annulés.

Sur les conclusions à fin de décharge

12. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge. Dans le cas où il ne juge fondé aucun des moyens qui seraient de nature à justifier le prononcé de la décharge mais retient un moyen mettant en cause la régularité formelle du titre exécutoire, le juge n'est tenu de se prononcer explicitement que sur le moyen qu'il retient pour annuler le titre, statuant ainsi, son jugement écarte nécessairement les moyens qui assortissaient la demande de décharge de la somme litigieuse.

13. L'annulation des avis des sommes à payer du 2 mars 2010 et des titres de perception du 24 décembre 2013 résultant seulement d'un vice de forme, elle n'implique pas que l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch soit déchargé de l'obligation de payer les sommes dont ces titres exécutoires l'ont constitué débiteur. Par suite, les conclusions à fin de décharge de l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros que demande le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Les avis des sommes à payer du 2 mars 2010 et les titres de perception du 24 décembre 2013 sont annulés.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'hôpital privé Toulon-Hyères Saint-Roch et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Karbal, conseiller,

Mme Montalieu, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2023.

La rapporteure,

Signé

M. MONTALIEU

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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