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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2401261

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401261

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2401261
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantLEBRETON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2024, M. A B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet du Var a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, a procédé à son signalement au Système d'Information Schengen (SIS), et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de procéder au réexamen de sa situation à compter de la notification du jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour. Enfin, de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen effectué en application de la décision portant interdiction de retour sur le territoire national ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- cet arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'obligation de quitter le territoire est illégale, dès lors qu'elle n'a pas respecté la procédure contradictoire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne représente plus une menace à l'ordre public dès lors qu'il est engagé dans une démarche de réinsertion sociale ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation et viole les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle viole l'article L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Karbal,

- et les observations de Me Bochnakian pour M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien, né le 19 octobre 1980, est entré en France en 1980 dans le cadre d'un regroupement familial. Il a bénéficié de deux cartes de résident, dont la dernière a expiré le 18 mars 2017 et dont il n'a pas demandé le renouvellement. Le 23 décembre 2021, M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour d'un an portant mention " vie privée et familiale " qui a été rejetée par le préfet du Var le 27 juin 2023. Par un arrêté du 17 janvier 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Var lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants: () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ;/ 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public; / () ". Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2° - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, où à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Pour l'application de ces dispositions, il y a lieu de mettre en balance le maintien de l'ordre public avec l'atteinte portée à la vie privée et familiale. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. L'existence de condamnations pénales constitue un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été condamné le 23 juillet 2001 par le tribunal correctionnel de Toulon à une peine de huit mois d'emprisonnement, pour des faits de récidive de tentative de vol aggravé par deux circonstances, dégradation ou détérioration grave d'un bien appartenant à autrui, le 19 février 2003, à une peine de quatre mois d'emprisonnement par la cour d'appel d'Aix en Provence pour des faits de vol aggravé par deux circonstances, extorsion par violence, menace ou contrainte de signature, promesse, secret, fonds, valeur ou bien, escroquerie, le 24 avril 2003, à une peine d'un an d'emprisonnement et six mois pour des faits de tentative de vol aggravé par deux circonstances, le 24 janvier 2005, à une peine de trois ans d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Marseille, pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants, le 15 mai 2009, à une peine d'un an d'emprisonnement par la cour d'appel d'Aix en Provence, pour des faits de vol aggravé par trois circonstances, le 1er juillet 2011, à une peine de trois ans d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Toulon, pour des faits d'acquisition, détention, offre ou cession, transport non autorisé, et usage illicite de stupéfiants, et enfin, le 3 octobre 2018, à une peine de dix mois d'emprisonnement pour des faits de vol par ruse, escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé par une autre circonstance.

6. Si, compte tenu de ces condamnations, figurant dans la fiche pénale et au bulletin n° 2 de l'intéressé, le préfet du Var a pu légalement estimer que la présence de M. B sur le territoire français représentait une menace à l'ordre public, il ressort, toutefois des pièces du dossier que, d'une part, le requérant justifie d'un contrat à durée indéterminée depuis le mois de septembre 2023, et peut être regardé comme présentant des gages sérieux de réinsertion professionnelle à la date de la décision attaquée, d'autre part, il est constant que M. B est entré en France en 1980, alors qu'il n'était âgé que de quelques mois, qu'il y a effectué toute sa scolarité, et que ses parents et toute sa fratrie vivent en France et sont en situation régulière. Enfin, il allègue, sans être contredit par le préfet, vivre en concubinage avec une ressortissante de nationalité française et ne plus avoir commis de délit depuis sa dernière condamnation. Ainsi, au regard de l'âge auquel il est entré en France, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de l'ancienneté des faits pour lesquels il a été condamné, et des preuves de réinsertion qu'il apporte, la mesure d'obligation de quitter le territoire français porte une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale disproportionnée au regard de la menace pour l'ordre et la sécurité publics qu'il représenterait à la date de la décision attaquée.

7. Il résulte de ce qui précède, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 2 avril 2024 par laquelle le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français. L'illégalité de cette décision prive de base légale les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, lesquelles doivent, par conséquent, être également annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique que le préfet du Var procède au réexamen de la situation de M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il résulte également de ce qui précède que l'annulation, par le présent jugement, de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français implique nécessairement que l'administration préfectorale supprime, dans un délai d'un mois, le signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen résultant de cette interdiction.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Var du 2 avril 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de réexaminer la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Var de supprimer le signalement de M. B aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Philippe Harang, président,

- M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

- M. David Helayel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

A. CAILLEAUX

La République mande et ordonne au préfet du Var, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

Le greffier.

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