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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2100129

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2100129

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2100129
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantBOURDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 janvier 2021, M. C A, représenté par Me Bourdier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 août 2020 modifiant son affectation et la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique, ainsi que de la décision implicite de rejet de sa demande de protection fonctionnelle du 3 septembre 2020 ;

2°) d'enjoindre au directeur départemental de la sécurité publique de la Vienne de procéder à son affectation conformément aux vœux qu'il a formulés et de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée modifiant son affectation et constituant une mutation d'office est entachée d'un vice de procédure dès lors que son dossier ne lui a pas été communiqué ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle n'est justifiée par aucune considération liée au bon fonctionnement du service, qu'elle contredit ses états de service et le compte rendu de son entretien professionnel pour l'année 2020 ;

- le harcèlement moral dont il fait l'objet est caractérisé et c'est à tort qu'une décision de rejet a été opposée à sa demande de protection fonctionnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mars 2022, la préfète déléguée de la zone de défense et de sécurité Sud-Ouest conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par un courrier du 9 mai 2022, les parties ont été informées que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen soulevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre la décision du 28 août 2020 qui constitue une mesure d'ordre intérieur ne faisant pas grief.

Par un courrier enregistré le 14 mai 2022, M. A fait valoir que sa requête est recevable dès lors que la décision attaquée du 28 août 2020 lui fait grief.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de M. Plas, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, brigadier de police depuis le 1er juillet 2017 affecté au commissariat de police de Poitiers le 1er septembre 2012, exerçait ses fonctions depuis le 1er février 2017 au sein de l'unité d'investigations judiciaires et d'enquêtes administratives (UIJEA). Par une note de service du 28 août 2020 du directeur départemental de la sécurité publique de la Vienne, il a été procédé à différentes affectations de fonctionnaires de police à compter de septembre 2020. Cette note procède notamment à l'affectation de M. A au groupe d'appui judiciaire (GAJ CSO), avec effet au 14 septembre 2020. Par un courrier du 3 septembre 2020, l'intéressé a sollicité auprès de sa hiérarchie le retrait de cette décision ainsi que le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison des faits de harcèlement moral dont il s'estime victime. Par la présente requête, M. A doit être regardé comme demandant l'annulation de la décision du 28 août 2020 modifiant son affectation et de la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique, ainsi que de la décision implicite rejetant sa demande de protection fonctionnelle du 3 septembre 2020.

Sur la décision de changement d'affectation :

2. Les mesures prises à l'égard d'agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d'ordre intérieur insusceptibles de recours. Il en va ainsi des mesures qui, tout en modifiant leur affectation ou les tâches qu'ils ont à accomplir, ne portent pas atteinte aux droits et prérogatives qu'ils tiennent de leur statut ou de leur contrat ou à l'exercice de leurs droits et libertés fondamentaux, ni n'emportent de perte de responsabilités ou de rémunération. Le recours contre de telles mesures, à moins qu'elles ne traduisent une discrimination ou une sanction, est irrecevable, alors même que la mesure en cause aurait été prise pour des motifs tenant au comportement de l'agent concerné.

3. L'affectation au 14 septembre 2020 de M. A au groupe d'appui judiciaire s'inscrit dans le cadre d'une modification à compter de septembre 2020 de l'organisation des services de la sûreté départementale de la Vienne ayant fait l'objet de la note n°61/2020 du 8 juin 2020, laquelle invitait tout fonctionnaire affecté dans ces services à indiquer les affectations souhaitées par ordre de préférence. Le requérant fait valoir qu'il se trouve désormais placé sous l'autorité d'un agent de police judiciaire alors qu'il est officier de police judiciaire. Toutefois, il ne ressort pas des pièces versées au dossier que la décision portant changement de l'affectation de M. A, qui a postulé le 16 juin 2020 sur un seul poste ne relevant pas du futur organigramme de la direction départementale de la sécurité publique de la Vienne et se borne à faire valoir que les dossiers traités dans son nouvel emploi " sont () d'une technicité moindre " et qu'il " s'agit d'une régression sur la nature " de ses missions, aurait eu pour objet ou pour effet de réduire les responsabilités qui lui sont confiées en sa qualité de brigadier ou aurait porté atteinte aux droits et prérogatives qu'il tient de son statut et de son grade.

4. Les pièces produites dans le cadre de la présente instance ne permettent pas davantage d'établir la réalité et l'importance de la perte de rémunération alléguée ou une perte de perspectives professionnelles avérées, alors que M. A a été placé en congé maladie du 31 août 2020 au 27 août 2021. Enfin, si dans son rapport du 23 septembre 2020 adressé au chef de la sûreté départementale, le supérieur hiérarchique de l'intéressé a relevé que sa " propension () à partager toutes informations utiles avec certains acteurs du commissariat () est de notoriété publique ", il ne ressort pas des pièces du dossier que le chef de la sûreté départementale de la Vienne aurait eu l'intention de prononcer à son encontre une sanction disciplinaire ou que la décision de changement d'affectation traduirait une discrimination.

5. Ainsi, alors même que cette décision aurait été édictée pour des motifs tenant notamment au comportement du requérant, la mesure de changement d'affectation litigieuse, prise pour des motifs tenant à l'intérêt du service, présente le caractère d'une mesure d'ordre intérieur qui ne fait pas grief à M. A. Elle n'est donc pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir.

Sur la décision implicite rejetant la demande de protection fonctionnelle :

6. D'une part, aux termes de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 susvisée portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ". L'article 11 de la même loi dispose : " I. - A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. () IV. - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. () ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

7. D'autre part, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.

8. Pour faire présumer de l'existence d'agissements constitutifs de harcèlement moral, M. A se prévaut, d'une part, de ses états de service exemplaires alors qu'il exerce ses fonctions à temps partiel et de ce que son chef de groupe a apposé sur sa porte de bureau une affiche blessante mettant en cause directement son professionnalisme et, d'autre part, de ce que sa nouvelle affectation au 14 septembre 2020 n'était justifiée par aucune considération liée au bon fonctionnement du service et constitue une mutation d'office.

9. Toutefois, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, le changement d'affectation de M. A est intervenu dans le cadre d'une modification de l'organisation des services de la sûreté départementale de la Vienne à compter de septembre 2020 impliquant un mouvement de mutations internes et ne constitue pas une mutation d'office. La seule circonstance que l'intéressé souffre d'un syndrome dépressif réactionnel en lien, selon lui, avec des faits professionnels et nécessitant un suivi psychologique, ne suffit pas à établir que la dégradation de son état de santé aurait pour seule cause sa nouvelle affectation ou le refus de protection fonctionnelle qui lui a été opposé. En outre, ni l'affectation du requérant dans un nouveau service dans le cadre de ce mouvement de mutations ni le refus opposé à sa demande de prolongation de son temps partiel ne suffisent à caractériser des faits répétés de harcèlement moral. Enfin, l'apposition d'une affiche au contenu blessant, sur la porte du bureau de M. A par son ancien chef de groupe, pour regrettable qu'elle soit, ne permet pas davantage de caractériser des faits répétés et persistants de harcèlement moral. Dans ces conditions, les faits invoqués par le requérant ne peuvent être qualifiés d'agissements constitutifs de harcèlement moral de nature à ouvrir droit au bénéfice de la protection fonctionnelle. Par suite, l'autorité administrative n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires en refusant d'accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle à M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A, n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. A demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine, préfète de la Gironde

Délibéré après l'audience du 16 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Lemoine, président,

M. Lacaïle, premier conseiller,

Mme Geismar, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le rapporteur,

Signé

P. B

Le président,

Signé

D. LEMOINELe greffier d'audience,

Signé

JP. CHANTECAILLE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Pour le greffier en chef,

La greffière

signé

G. FAVARD

N ° 2100129

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