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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201383

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201383

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201383
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantHAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 juin 2022, Mme C B A, représentée par Me Hay, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 24 mars 2022 par lequel le préfet de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation personnelle ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Mme B A soutient que :

- la décision portant refus de délivrer un titre de séjour est irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que l'autorité administrative aurait consulté le collège médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et sans que cette dernière justifie de l'identité des médecins composant ce collège, ni de ce que le rapport médical ayant précédé l'avis du collège médical a bien été établi par un médecin n'ayant pas siégé dans ce collège comme le prévoient les dispositions de l'article R. 425-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise en méconnaissance du 10° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 septembre 2022, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme B A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B A, ressortissante djiboutienne née le 30 octobre 1964, est entrée en France le 9 juin 2015. Elle a obtenu un titre de séjour en qualité d'étranger malade, valable du 3 mars 2017 au 3 mars 2018. Par un arrêté du 25 janvier 2019, la préfète de la Vienne a refusé de renouveler ce titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Par un jugement du 10 juillet 2019, confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 9 juin 2020, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté le recours en annulation formé par Mme B A contre cet arrêté. Le 6 mars 2018, Mme B A a, de nouveau, sollicité la délivrance d'un titre de séjour en tant qu'étranger malade. Par un arrêté en date du 24 mars 2022, la préfète de la Vienne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée à l'expiration de ce délai. Mme B A demande l'annulation de ces décisions.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. [] La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article R. 425-11 de ce code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ". L'article R. 425-12 du même code dispose que : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier. Il en informe le demandeur. Il peut également convoquer le demandeur pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. [] Il transmet son rapport médical au collège de médecins. ". Enfin, l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 susvisé ajoute : " Au vu du rapport médical mentionné à l'article 3, un collège de médecins désigné pour chaque dossier dans les conditions prévues à l'article 5 émet un avis, conformément au modèle figurant à l'annexe C du présent arrêté, précisant : / a) si l'état de santé de l'étranger nécessite ou non une prise en charge médicale ; / b) si le défaut de cette prise en charge peut ou non entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé ; / c) si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont le ressortissant étranger est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ; / d) la durée prévisible du traitement. / Dans le cas où le ressortissant étranger pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, le collège indique, au vu des éléments du dossier du demandeur, si l'état de santé de ce dernier lui permet de voyager sans risque vers ce pays. Cet avis mentionne les éléments de procédure. () / L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège. ". Il résulte de ces dispositions que, préalablement à l'avis rendu par le collège de médecins prévu à l'article R. 425-11, un rapport médical, relatif à l'état de santé du demandeur et établi par un médecin de l'OFII, doit lui être transmis et que le médecin ayant établi ce rapport médical ne doit pas siéger au sein du collège de médecins qui rend l'avis transmis au préfet. En cas de contestation devant le juge administratif portant sur ce point, il appartient à l'autorité administrative d'apporter les éléments qui permettent l'identification du médecin qui a rédigé le rapport au vu duquel le collège de médecins a émis son avis et, par suite, le contrôle de la régularité de la composition du collège de médecins. Le respect du secret médical s'oppose, toutefois, à la communication à l'autorité administrative, à fin d'identification de ce médecin, de son rapport, dont les dispositions précitées de l'article R. 425-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoient la transmission qu'au seul collège des médecins de l'OFII.

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision contestée a été prise après un avis rendu le 17 juin 2021 par le collège de médecins de l'OFII et que le médecin qui a rendu le rapport sur la base duquel ce collège s'est prononcé n'a pas fait partie de ce collège, qui était composé de trois autres médecins dont l'identité ressort des pièces fournies par le préfet. Par suite, les moyens tirés du défaut d'avis rendu par un collège de médecins de l'OFII et de ce que le médecin instructeur, à l'origine du rapport médical, aurait siégé au sein de ce collège, doivent être écarté.

4. En second lieu, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous les éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

5. En l'espèce, selon l'avis rendu le 17 juin 2021 par le collège des médecins de l'OFII, dont le préfet de la Vienne s'est approprié les motifs, si l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale dont le défaut est susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, celle-ci peut cependant bénéficier d'une prise en charge effective dans son pays d'origine vers lequel elle peut voyager sans risque.

6. A l'effet de contester cet avis, Mme B A produit notamment des certificats médicaux indiquant qu'elle souffre d'un diabète insulino-dépendant, compliqué d'une rétinopathie diabétique évolutive entraînant une cécité partielle et la rendant dépendante de l'aide d'une tierce personne pour les actes de la vie courante comme pour l'administration des soins, et nécessitant un suivi médical régulier en diabétologie et en ophtalmologie. Elle soutient également qu'elle ne peut bénéficier à Djibouti des soins et de la prise en charge rendus nécessaires par son état en se fondant sur deux certificats médicaux établis le 20 février et le 25 août 2019 par un médecin chirurgien-ophtalmologiste d'une clinique de Djibouti, d'une part, et un médecin du service de santé des armées de Djibouti, d'autre part, indiquant que son état de santé nécessitait des soins qui n'étaient pas disponibles dans ce pays en l'absence de " plateau technique adapté ".

7. Il ressort toutefois des pièces du dossier que cette indisponibilité n'a été médicalement évoquée qu'en ce qui concerne la réalisation d'opérations ophtalmologiques, dont l'intéressée a d'ores et déjà bénéficié, comme cela ressort du certificat médical établi le 27 février 2019 par son médecin généraliste, et il n'est ni démontré, ni même allégué, qu'une nouvelle opération serait nécessaire ou préconisée. Pour le surplus, il ne ressort pas des certificats médicaux produits, ni des autres pièces du dossier, que Mme B A ne pourrait bénéficier, dans son pays d'origine, des soins, de la surveillance et de l'assistance médicales dont elle a besoin, ce qui ne peut se déduire, comme le prétend la requérante, de son seul état de dépendance et de l'évolutivité des traitements qui lui sont prescrits, lesquels ne comprennent d'ailleurs que des produits anti-diabétiques (insuline injectable et metformine) largement répandus dans toutes les parties du monde. Enfin, en ce qui concerne la possibilité de voyager dans son pays d'origine, le certificat médical établi le 10 avril 2019 par son médecin traitant, qui estime qu'il est contre-indiqué pour elle de voyager seule vers Djibouti, ne suffit pas à établir que son état de santé serait d'une gravité telle qu'elle serait dans l'impossibilité de voyager vers cette destination, ce qui ne peut davantage se déduire de la seule durée de voyage dont elle fait état.

8. Dans ces conditions, les éléments médicaux produits aux débats par Mme B A ne sont pas suffisants pour remettre en cause l'avis du collège de médecins de l'OFII, dont la préfète de la Vienne a pu s'approprier les conclusions, en ce qui concerne l'accessibilité, dans son pays d'origine, des traitements adaptés à son état de santé et la possibilité pour elle d'y voyager sans risque. Par suite, en refusant d'accorder un titre de séjour à Mme B A, le préfet de la Vienne n'a pas fait une inexacte application de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Si Mme B A soutient que sa vie familiale se situe désormais en France où vivent ses deux sœurs ainsi que son frère chez lequel elle est hébergée avec sa mère, il ressort des pièces du dossier qu'elle n'a bénéficié que d'un seul titre de séjour d'un an et qu'elle s'est ensuite maintenue de façon irrégulière sur le territoire français en se soustrayant à la mesure d'éloignement dont elle a ensuite fait l'objet. En outre, elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine qu'elle n'a quitté qu'à l'âge de 51 ans, où elle a indiqué être mariée et où résident notamment un de ses deux enfants. Dans ces conditions, la décision en litige, qui ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs pour lesquels elle a été prise, ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 3 à 8, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Vienne aurait commis une erreur d'appréciation quant à sa situation, tant au regard des dispositions du 10° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B A doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B A et au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Pinturault, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2022.

Le rapporteur,

signé

M. PINTURAULT

Le président,

signé

L. CAMPOY La greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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