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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201572

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201572

vendredi 5 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201572
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantSCPA BREILLAT-DIEUMEGARD-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er juillet 2022, M. C, représenté par la SCP Breillat-Dieumegard-Masson, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2022 par lequel la préfète des Deux-Sèvres a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Deux-Sèvres de lui délivrer une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire et sous la même condition d'astreinte, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et de procéder à un nouvel examen de sa situation personnelle dans un délai d'un mois à compter de cette même notification ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, à lui-même sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- l'arrêté en litige a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas suffisamment motivée et révèle un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au respect dû à sa vie privée et familiale et a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2022, la préfète des Deux-Sèvres conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après lecture du rapport de M. B ont été entendues les observations de Me Robiliard, représentant M. A, qui maintient ses conclusions et ses moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant arménien né en décembre 1996, est arrivé sur le territoire français, selon ses déclarations, le 31 décembre 2021. Par une décision du 11 avril 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 13 juin 2022, la préfète des Deux-Sèvres a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence du signataire de l'arrêté en litige :

3. L'arrêté en litige a été signé par M. Xavier Marotel, secrétaire général de la préfecture des Deux-Sèvres qui, par un arrêté du 6 mai 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du département, a reçu délégation à l'effet de signer toutes les décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, la police des étrangers n'étant pas exceptée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte, qui manque en fait, doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision contestée, qui vise notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été prise sur le fondement des dispositions du 4°) du I de l'article L. 611-1 du même code. Dans les motifs de cette décision, la préfète des Deux-Sèvres, qui n'était pas tenue de reprendre de manière exhaustive la situation de M. A, expose que l'OFPRA a refusé la demande d'asile de celui-ci à l'issue d'une procédure accélérée, que l'intéressé se déclare célibataire et sans enfant, qu'il ne justifie pas avoir noué en France des liens privés et familiaux d'une particulière intensité et qu'il ne démontre pas être dénué d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu pendant vingt-cinq ans. Dans ces conditions, la décision en litige comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et ne révèle aucun défaut d'examen de la situation personnelle du requérant. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté, de même que celui tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressé.

5. En deuxième lieu et d'une part, aux termes du I de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. " L'article L. 542-2 du même code précise : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 () Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. " Aux termes de l'article L. 531-24 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : / 1° Le demandeur provient d'un pays considéré comme un pays d'origine sûr au sens de l'article L. 531-25 () ".

6. D'autre part, aux termes de l'article 8 de cette même convention : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Il résulte de la délibération du 9 octobre 2015 du conseil d'administration de l'OFPRA, maintenue sur ce point par la délibération du même conseil du 5 novembre 2019, que l'Arménie, pays dont le requérant possède la nationalité, est considérée comme un pays d'origine sûr. Dans ces conditions, l'intéressé, dont la demande d'asile a été rejetée par une décision de l'OFPRA du 11 avril 2021, à l'issue d'une instruction conduite dans les conditions prévues à l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pouvait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, alors même qu'il a, comme il l'indique dans sa requête, présenté un recours à l'encontre de cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). En outre, si M. A allègue entretenir des liens étroits avec sa sœur et son beau-frère, eux-mêmes ressortissants arméniens qui résident en France en situation régulière, ainsi qu'avec les enfants de ceux-ci, cette seule circonstance n'est toutefois pas de nature à prouver qu'il a établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux, alors qu'il n'exerce aucune activité professionnelle sur le territoire français, qu'il n'y dispose d'aucune ressource et qu'il ne démontre pas, ni même n'allègue, être dépourvu d'attache dans son pays d'origine où, selon ses propres déclarations, résident toujours ses parents et son frère, et où lui-même a vécu jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Par suite, en obligeant M. A à quitter le territoire français, la préfète des Deux-Sèvres, qui pouvait légalement prendre à son égard une mesure d'éloignement, n'a pas porté au respect dû à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a pris sa décision, et elle n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, dès lors que les motifs invoqués contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ont été rejetés, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour obtenir l'annulation de la décision par laquelle la préfète des Deux-Sèvres a fixé le pays de destination.

8. En second lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. " La décision en litige a été prise au visa de de cet article et expose que M. A, dont la demande d'asile a été rejetée, n'établit pas être exposé, en cas de retour dans son pays d'origine, à des traitements inhumains ou barbares ou à des actes de torture. Cette décision expose ainsi suffisamment les motifs de fait et de droit qui la fondent.

9. En troisième lieu, l'intéressé soutient que le 17 décembre 2021, tandis qu'il se rendait à son travail dans un hôpital à Erevan, il a été agressé par trois inconnus, deux jours après qu'il a dénoncé à la police un trafic de médicaments dont il a été témoin en travaillant sur les données comptables informatisées au sein de cet établissement, et qu'après qu'il en a fait part à son supérieur, qui était absent au moment des faits, celui-ci lui conseillé de ne pas se mêler de cette affaire. Toutefois, l'intéressé ne produit pas davantage de précisions sur ces faits qu'il en avait fourni à l'OFPRA et cet organisme a relevé, dans sa décision du 11 avril 2022, que ses déclarations étaient restées évasives et peu circonstanciées, aussi bien en ce qui concerne les faits eux-mêmes que les liens supposés entre ses agresseurs et la police arménienne. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A serait, comme il le prétend, exposé dans son pays d'origine à des traitements inhumains ou contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en fixant en Arménie, dont il est ressortissant, sa destination de retour, la préfète des Deux-Sèvres aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de cette convention, précitées.

9. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 13 juin 2022 par laquelle la préfète des Deux-Sèvres l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées aux fins d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C et à la préfète des Deux-Sèvres.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 août 2022.

Le magistrat désigné, La greffière d'audience,

Signé Signé

M. B D

La République mande et ordonne à la préfète des Deux-Sèvres en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

D. GERVIER

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