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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201934

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201934

jeudi 11 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201934
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers 96/144 heures
Avocat requérantBABOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrées les 4 et 8 août 2022, M. A B, représenté par la SELARL FB Avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 août 2022 par lequel le préfet de la Charente-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire pour une durée de trois ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel la préfète de la Charente l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur les arrêtés en litige :

- ils ont été pris par une autorité incompétente ;

Sur l'arrêté du 2 août 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai :

- il est insuffisamment motivé ;

- il n'a pas été précédé d'un examen approfondi de sa situation personnelle ;

- il a été pris en méconnaissance de son droit à être entendu ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il porte atteinte à son droit à une vie privée et familiale normale et méconnaît ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour :

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

Sur l'assignation à résidence :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et à sa sûreté, méconnaissant ainsi les stipulations de l'article 5-1 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2022, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

La préfète de la Charente n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Bréjeon, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en juillet 1988 et de nationalité tunisienne, est entré en France le 14 août 2016 sous couvert d'un visa long séjour en qualité de conjoint de ressortissant français. Il a obtenu, par la suite, un titre de séjour valable jusqu'au 28 novembre 2018, dont le renouvellement a été refusé par un arrêté de la préfète de la Gironde du 14 septembre 2020 portant également obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans. Par un arrêté du 2 août 2022, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Charente-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire pour une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, la préfète de la Charente l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les arrêtés en litige :

2. D'une part, l'arrêté du 2 août 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire a été signé, pour le préfet de la Charente-Maritime, par M. Pierre Molager, secrétaire général de la préfecture de la Charente-Maritime. Celui-ci a reçu délégation du préfet par un arrêté du 29 avril 2022, régulièrement publié et accessible sur le site internet de la préfecture, pour signer l'ensemble des décisions prises en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. D'autre part, par un arrêté du 12 mars 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, Mme Nathalie Valleix, secrétaire générale et signataire de l'arrêté du 2 août 2022 portant assignation à résidence, a reçu délégation de la préfète de la Charente à l'effet de signer les décisions prises en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence des signataires des arrêtés en litige doit être écarté.

En ce qui concerne l'arrêté du 2 août 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été pris au visa, notamment des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de M. B et des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il indique que la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B a été rejetée par la préfète de la Gironde qui l'a, par un arrêté du 14 septembre 2020, obligé à quitter le territoire français et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans et que l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français. L'arrêté précise que M. B fait l'objet de mentions au fichier de traitement des antécédents judiciaires et a été placé en détention provisoire pour les faits commis le 28 mai 2020 de violence commise en réunion sans incapacité, de violence de domicile et de dégradation ou détérioration du bien d'autrui commise en réunion et de violence aggravée suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. Enfin, l'arrêté relève que le requérant a déclaré souhaiter rester en France et ne pas retourner en Tunisie. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué, qui comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait qui le fondent et permet de vérifier que le préfet de la Charente-Maritime a procédé à un examen réel et approfondi de sa situation personnelle, est suffisamment motivé.

4. En deuxième lieu, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant ait été empêché de s'exprimer avant que ne soit pris l'arrêté en litige alors qu'il a été entendu par les services de police à l'occasion de son interpellation le 2 août 2022 dans le cadre d'un contrôle routier. Il a pu, à cette occasion, présenter toutes les observations qu'il souhaitait sur sa situation personnelle et ne fait pas état d'observations et éléments qu'il n'aurait pas été en mesure de faire valoir et qui seraient de nature à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement. Ainsi, le moyen tiré de ce que l'acte attaqué est entaché d'un vice de procédure ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, M. B, qui n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de ces dispositions à l'encontre de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Le requérant se prévaut de sa relation avec Mme D qui aurait débuté, aux termes de l'attestation très succincte de cette dernière, deux ans auparavant. M. B ne produit toutefois aucun élément de nature à établir l'ancienneté et l'intensité de cette relation. L'intéressé ne se prévaut d'aucun lien familial ou personnel intense noué en France. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le moyen tiré de l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

10. En second lieu, aux termes des articles L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

11. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

12. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

13. D'une part, la décision attaquée, qui rappelle l'entrée en France de M. B le 14 août 2016, indique que la nature et l'ancienneté de ses liens en France ne sont pas établis compte tenu de son entrée récente sur le territoire, qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine et qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement prise à son encontre le 14 septembre 2020. La décision attaquée est, dans ces conditions, suffisamment motivée.

14. D'autre part, M. B se borne à soutenir que la décision attaquée, en tant qu'elle l'interdit de retour sur le territoire pour une durée de trois, est disproportionnée en se prévalant de sa relation avec Mme D. Toutefois, les seuls éléments produits par le requérant ne peuvent établir l'ancienneté et l'intensité de cette relation. Il ne conteste par ailleurs pas s'être maintenu sur le territoire français en dépit de l'obligation de quitter le territoire français prise à son égard par la préfète de la Gironde le 14 septembre 2020. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Charente-Maritime aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

15. En premier lieu, la décision attaquée a été prise au visa des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de M. B et des stipulations de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle indique que M. B fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans en date du 2 août 2022, qu'il présente des garanties de nature à prévenir le risque qu'il se soustraie à cette mesure d'éloignement et que son éloignement demeure une perspective raisonnable. La décision attaquée, qui a été précédée d'un examen réel et approfondi de la situation personnelle de M. B est, dans ces conditions, suffisamment motivée.

16. En deuxième lieu, en assignant M. B sur le territoire de la commune de Cognac et en l'obligeant à se présenter à raison de deux jours par semaine au commissariat de police de Cognac afin de s'assurer qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence, la préfète de la Charente n'a pas retenu des modalités d'assignation à résidence excessives au regard de la situation personnelle et familiale de l'intéressé, lequel en particulier ne se prévaut d'aucune circonstance ou difficulté de nature à faire obstacle à l'exécution de cette mesure.

17. En dernier lieu, aux termes de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit à la liberté et à la sûreté. Nul ne peut être privé de sa liberté sauf dans les cas suivants et selon les voies légales : () f) s'il s'agit de l'arrestation ou de la détention régulières d'une personne pour l'empêcher de pénétrer irrégulièrement dans le territoire, ou contre laquelle une procédure d'expulsion ou d'extradition est en cours ".

18. Si une mesure d'assignation à résidence de la nature de celle qui a été prise à l'égard du requérant apporte des restrictions à l'exercice de certaines libertés, en particulier la liberté d'aller et venir, elle ne présente pas, compte tenu de sa durée et de ses modalités d'exécution, le caractère d'une mesure privative de liberté au sens de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de cet article ne peut donc pas être utilement invoqué.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 2 août 2022, par lequel le préfet de la Charente-Maritime a obligé M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, l'a interdit de retour pour une durée de trois ans et de l'arrêté du 2 août 2022 par lequel la préfète de la Charente l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Charente-Maritime et à la préfète de la Charente.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 août 2022.

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime et à la préfète de la Charente en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

D. GERVIER

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