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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2202436

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2202436

jeudi 6 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2202436
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a annulé la décision du 7 septembre 2022 du chef de détention de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré imposant à un détenu d'être systématiquement menotté et escorté par trois surveillants lors de ses mouvements. Le tribunal a jugé que cette mesure, non limitée dans le temps, constituait une décision faisant grief et non une simple mesure d'ordre intérieur, la rendant susceptible de recours pour excès de pouvoir. Il a estimé que l'administration n'avait pas démontré que le requérant présentait un danger pour autrui ou lui-même, ni un risque de fuite justifiant un tel usage de moyens de contrainte, en méconnaissance des articles L. 226-1 et R. 226-1 du code pénitentiaire et de l'article 803 du code de procédure pénale. La décision a été annulée pour erreur d'appréciation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 3 octobre et 2 novembre 2022, M. B C, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 septembre 2022 par laquelle le chef de détention du quartier citadelle de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré a ordonné que, lors de tous ses mouvements, il soit menotté et escorté par trois surveillants ;

2°) d'enjoindre au directeur de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré de mettre fin à ce régime dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la requête est recevable, dès lors que la décision en cause lui fait grief ;

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 janvier 2025, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable, dès lors que la décision attaquée est une mesure d'ordre intérieur ;

- à titre subsidiaire, les moyens de la requête sont infondés.

M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dumont,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une note d'information du 7 septembre 2022, le chef de détention du quartier citadelle de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré a ordonné que, pour toutes ses sorties de cellule, M. C, alors incarcéré à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, soit menotté et escorté par trois surveillants. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. La mesure contestée implique que M. C soit systématiquement menotté et escorté par trois surveillants à chaque sortie de cellule. Si le garde des sceaux, ministre de la justice fait valoir que cette mesure ne modifie pas, en l'espèce, les conditions de détention du requérant dès lors que, placé en quartier disciplinaire, il a déjà des déplacements et contacts restreints, cette mesure, compte tenu de sa nature même et de la circonstance qu'elle n'est pas limitée dans le temps, a nécessairement des effets importants sur la situation du requérant. Elle constitue dès lors une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. La fin de non-recevoir opposée par le garde des sceaux, ministre de la justice, en défense doit donc être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que par une décision du 1er août 2021, publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Charente-Maritime, la directrice de la maison centrale de Saint-Martin de Ré a donné délégation à M. A, en sa qualité de chef de détention, pour signer la décision litigieuse. Le moyen tiré de l'incompétence de cette décision sera, en conséquence, écarté.

4. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 226-1 du code pénitentiaire : " Les conditions dans lesquelles l'administration pénitentiaire peut faire usage des menottes ou entraves sont fixées par les dispositions de l'article 803 du code de procédure pénale. ". Aux termes de l'article 803 du code de procédure pénale : " Nul ne peut être soumis au port des menottes ou des entraves que s'il est considéré soit comme dangereux pour autrui ou pour lui-même, soit comme susceptible de tenter de prendre la fuite. / Dans ces deux hypothèses, toutes mesures utiles doivent être prises, dans les conditions compatibles avec les exigences de sécurité, pour éviter qu'une personne menottée ou entravée soit photographiée ou fasse l'objet d'un enregistrement audiovisuel. ". Aux termes de l'article R. 226-1 du code pénitentiaire : " Les personnes détenues ne peuvent être soumises au port de moyens de contrainte que sur ordre du chef de l'établissement pénitentiaire et s'il n'est d'autre possibilité de les maîtriser, de les empêcher de causer des dommages ou de porter atteinte à elles-mêmes ou à autrui. / Par mesure de précaution contre les évasions, les personnes détenues peuvent être soumises au port des menottes ou, s'il y a lieu, des entraves pendant leur transfèrement ou leur extraction, ou lorsque les circonstances ne permettent pas d'assurer efficacement leur surveillance d'une autre manière. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la commission de nouvelles infractions et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap, de l'identité de genre et de la personnalité de chaque personne détenue. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

6. M. C soutient que la mesure prévue par la note d'information litigieuse du 7 septembre 2022, qui consiste à prévoir des modalités spécifiques de gestion de ses déplacements en le menottant et en l'escortant systématiquement de trois agents, est disproportionnée et injustifiée. Cependant, il ressort des pièces du dossier que M. C, qui a été condamné notamment pour des faits de meurtre, a fait l'objet depuis son arrivée à la maison centrale de Saint-Martin de Ré de nombreuses sanctions disciplinaires, notamment pour avoir introduit en détention des objets interdits. Placé en quartier disciplinaire à partir du 27 août 2022, il a, en concertation avec un autre détenu, refusé de réintégrer sa cellule, puis de quitter le quartier disciplinaire pour retourner en détention ordinaire. Il a également participé avec d'autres détenus du quartier disciplinaire à provoquer des tapages et a tenté de casser les toilettes de sa cellule de concert avec un autre détenu. Au regard de l'ensemble de ces éléments, qui dénotent que M. C a adopté un attitude provocatrice et violente envers les surveillants et a manifesté une volonté de blocage du quartier disciplinaire en répondant aux appels d'un autre détenu, la directrice de la maison centrale a pu, sans commettre d'erreur manifeste dans l'appréciation de la gravité du risque que M. C représentait pour la sécurité des biens et des personnes, décider de le placer sous le régime de la " gestion menottée " par la décision attaquée du 7 septembre 2022.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 7 septembre 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, au garde des sceaux, ministre de la justice, et à l'AARPI Themis.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Le Bris, présidente,

Mme Boutet, première conseillère,

Mme Dumont, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2025.

La rapporteure,

Signé

G. DUMONT

La présidente,

Signé

I. LE BRIS

Le greffier,

Signé

S. GAGNAIRE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Pour le greffier en chef

La greffière

Signé

D. MADRANGE

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