jeudi 7 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202762 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 8 novembre et 22 décembre 2022, M. B C, représenté par l'AARPI Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 octobre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle a été prise en méconnaissance des droits de la défense dès lors, d'une part, qu'il n'a pas reçu la copie de son dossier de mise à l'isolement préalablement au renouvellement litigieux, d'autre part, qu'il n'est pas établi qu'il ait été représenté par un avocat et ait eu la possibilité de présenter des observations ;
- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'elle n'a pas été précédée, d'une part, de l'avis du médecin de l'établissement et, d'autre part, du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et d'inexactitude matérielle des faits.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 novembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête sont infondés.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 décembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dumont,
- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, alors détenu à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, a été placé à l'isolement le 3 novembre 2020. Par une décision du 7 octobre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de cette mise à l'isolement. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, en vertu des dispositions de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 1° (), les directeurs d'administration centrale () ". Aux termes de l'article 3 du même décret : " Les personnes mentionnées aux 1° et 3° de l'article 1er peuvent donner délégation pour signer tous actes relatifs aux affaires pour lesquelles elles ont elles-mêmes reçu délégation :/ 1° Aux magistrats, aux fonctionnaires de catégorie A () ". Par un arrêté du 1er septembre 2022 portant délégation de signature, régulièrement publié au Journal officiel de la République Française du 4 septembre 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à Mme E D, directrice des services pénitentiaires hors classe, cheffe du pôle isolement, au sein du bureau de la gestion des détentions, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets. Dès lors, le moyen tiré de ce que le signataire de la décision contestée n'aurait pas été compétent manque en fait.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article de L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 1° () constituent une mesure de police ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. / Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ". Aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement. () Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. () La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement. ". Aux termes de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure. "
4. Il résulte de ces dispositions que la personne susceptible de faire l'objet d'une décision d'isolement doit être mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été informé le 12 septembre 2022 à 8 heures 30 de la volonté de l'administration de prolonger son isolement, des motifs de cette décision ainsi que son droit à consulter les pièces relatives à cette procédure en vertu de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. M. C a déclaré le 16 septembre 2022 souhaiter se faire représenter par un avocat et user de la faculté de présenter des observations. Il ressort également des pièces du dossier que M. C a été représenté par un avocat désigné par le bâtonnier lors du débat contradictoire du 19 septembre 2022, débat auquel il n'a pas souhaité assister. En outre, alors même que la décision envisagée ne présentait pas le caractère de sanction, le requérant a été mis à même de consulter les pièces de son dossier au jour et à l'heure précédemment indiqués et l'intéressé n'établit pas avoir été privé de la possibilité d'user effectivement de cette faculté. M. C n'est, par suite, pas fondé à soutenir que son dossier ne lui aurait pas été communiqué préalablement à l'audience et qu'il n'aurait pu s'y faire assister d'un avocat.
6. En troisième lieu, contrairement à ce que soutient M. C, il ressort des pièces du dossier que la décision en litige a été prise après avis du Dr A émis le 9 septembre 2022 et sur le rapport de la direction interrégionale des services pénitentiaires de Bordeaux du 30 septembre 2022. Le moyen tiré du vice de procédure entachant la décision litigieuse doit dès lors être écarté.
7. En quatrième lieu, alors que le garde des sceaux, ministre de la justice a produit plusieurs pièces relatives au comportement en détention de M. C faisant état des multiples sanctions disciplinaires dont il a fait l'objet et a produit les sanctions disciplinaires dont il a fait l'objet au cours de l'année 2022 ainsi qu'une synthèse des rapports d'incident du 21 juillet 2022 au 19 septembre 2022, le requérant se borne à soutenir que certains de ces faits sont inexacts sans apporter d'éléments de nature à remettre en cause les éléments circonstanciés produits par le ministre de la justice. Le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit en conséquence être écarté.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 213-18 du code pénitentiaire : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelables. La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ".
9. Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.
10. Il ressort des pièces du dossier que la décision de prolongation du placement à l'isolement de M. C pour une durée de trois mois est notamment motivée par l'existence de plus d'une centaine d'incidents ayant donné lieu à des sanctions disciplinaires dans des établissements pénitentiaires différents depuis son incarcération en 2004 et par l'absence d'évolution de son comportement depuis son transfert à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré en 2020 après une tentative d'évasion. Il ressort notamment des comptes rendus d'incidents que M. C a proféré des insultes et menaces à l'égard du personnel de surveillance les 12 juillet 2021, 18 août 2021 et 15 octobre 2021, a refusé de réintégrer sa cellule les 11 août, 1er et 13 septembre 2021, a enjambé une rambarde et sauté sur le filet-anti suicide avec deux lames de rasoir le 26 août 2022 et a jeté des excréments sur la porte de sa cellule le 2 septembre 2022. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressé se livre à de nombreux tapages empêchant les autres détenus de dormir, ce qui provoque des tensions au sein de l'établissement. Dans ces circonstances et alors que le requérant a fait l'objet de plus d'une vingtaine de transferts successifs entre établissements pénitentiaires depuis 2004 en raison de son comportement en détention, le garde des sceaux, ministre de la justice a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, décider de prolonger son placement à l'isolement pour une durée de trois mois.
11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 7 octobre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé de prolonger son isolement pour trois mois. Par suite, la requête de
M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, au garde des sceaux, ministre de la justice, ainsi qu'à l'AARPI Thémis.
Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Bris, présidente,
Mme Boutet, première conseillère,
Mme Dumont, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.
La rapporteure,
signé
G. DUMONT
La présidente,
signé
I. LE BRIS
Le greffier,
signé
S. GAGNAIRE
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
Le greffier en chef
signé
S. GAGNAIRE
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