Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 septembre 2023 et le 30 septembre 2025, M. A... C..., représenté par Me Cournil, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°)
d’annuler la décision du 13 juillet 2023 par laquelle le président du département de la Charente-Maritime a prononcé son exclusion temporaire de fonctions de 15 jours avec sursis ;
2°) de condamner le département de la Charente-Maritime à lui verser la somme correspondant aux primes dont il a été privé du fait de la sanction disciplinaire ;
3°) de condamner le département de la Charente-Maritime à lui verser la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
4°) de mettre à la charge du département de la Charente-Maritime la somme de 5 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S’agissant de la légalité externe :
l’enquête administrative ayant précédé la sanction disciplinaire a été réalisée en méconnaissance des exigences d’impartialité et de loyauté ;
cette enquête ne satisfait pas au principe du contradictoire ;
elle a été menée sans respect du secret et de la discrétion ;
il n’a pas été rendu destinataire de tous les éléments de la procédure, certains témoignages ne lui ayant pas été communiqués ;
S’agissant de la légalité interne :
les faits ayant motivé la sanction ne font l’objet d’aucune preuve écrite ;
la décision n’est pas motivée, en l’absence de qualification des faits ;
la décision est entachée d’erreurs de faits ; l’alerte n’a pas pour origine une altercation avec le requérant, mais une mauvaise décision de gestion ;
elle est entachée d’erreur d’appréciation, le professionnalisme et la moralité du requérant étant rapportés ;
le département en recrutant un agent non qualifié et non adapté à un poste sensible a porté atteinte à la sécurité des usagers de la cantine du collège ;
la procédure disciplinaire a eu des répercussions graves sur sa santé, sa carrière et ses finances ;
la sanction est disproportionnée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, le département de la Charente-Maritime, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Par courrier du 17 novembre 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur des moyens relevés d’office tirés de :
- l’irrecevabilité des conclusions indemnitaires de la requête, faute d’avoir été précédées d’une demande préalable ;
- l’irrecevabilité des conclusions nouvelles tendant à la transmission d’un courrier d’excuse et de la promotion du requérant au grade de brigadier-chef, présentées après l’expiration du délai de recours.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n°89-677 du 18 septembre 1989 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Lacampagne, premier conseiller ;
- les conclusions de M. Martha, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
En janvier 2023, deux agents du collège Albert Camus de La Rochelle ont alerté le département de la Charente-Maritime sur le comportement au travail de M. A... C..., chef de cuisine en poste dans cet établissement scolaire. Son employeur a alors pris la décision de le suspendre de ses fonctions et de mener une enquête administrative. Au regard des conclusions de cette enquête, une procédure disciplinaire a été engagée en mai 2023 et une sanction disciplinaire du 2ème groupe, en l’espèce une exclusion temporaire de fonctions de 15 jours avec sursis a été infligée à M. C.... Par la présente instance, M. C... demande au tribunal d’annuler cette sanction disciplinaire, de condamner son employeur à lui verser une somme correspondant au montant des primes non perçues et de réparer son préjudice moral.
Sur les conclusions indemnitaires :
Aux termes de l’article R. 421-1 du code de justice administrative : « La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle (…) ».
M. C... demande au tribunal de condamner le département de la Charente-Maritime à lui verser, d’une part la somme correspondant aux primes non perçues en raison de la sanction disciplinaire illégale et d’autre part, la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral. Il ne résulte pas de l’instruction qu’une demande indemnitaire préalable aurait été adressée au département de la Charente-Maritime. Dans ces conditions, le contentieux n’ayant pas été lié à ce titre, les conclusions indemnitaires de M. C... sont irrecevables et doivent être rejetées. Au surplus, ces conclusions indemnitaires qui ont été présentées pour la première fois dans le mémoire en réplique enregistré au greffe du tribunal le 30 septembre 2025, soit après l’expiration du délai de recours contentieux sont également tardives.
Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision du 13 juillet 2023 :
En ce qui concerne la légalité externe :
L’enquête administrative ne constitue qu’une phase exploratoire, facultative, préalable à l’engagement d’éventuelles poursuites disciplinaires. En l’absence de dispositions législatives ou réglementaires en ce sens, les principes généraux du droit relatifs aux droits de la défense ne s’appliquent donc pas aux conditions de déroulement de cette enquête.
En premier lieu, si M. C... soutient que l’enquête administrative précédant l’instance disciplinaire a été menée par les agents du département de manière partiale et déloyale, cette circonstance, à supposer même qu’elle soit établie, est sans incidence sur la légalité de la décision prononçant la sanction.
En second lieu, pour les mêmes motifs qu’au point 5, les moyens tirés de la méconnaissance éventuelle du principe d’impartialité ou d’atteinte à la dignité et à la vie privée au stade de l’enquête administrative sont inopérants.
En troisième et dernier lieu, aux termes de l’article 4 du décret n°89-677 : « L'autorité investie du pouvoir disciplinaire informe par écrit l'intéressé de la procédure disciplinaire engagée contre lui, lui précise les faits qui lui sont reprochés et lui indique qu'il a le droit d'obtenir la communication intégrale de son dossier individuel au siège de l'autorité territoriale et la possibilité de se faire assister par un ou plusieurs conseils de son choix. / L'intéressé doit disposer d'un délai suffisant pour prendre connaissance de ce dossier et organiser sa défense. Les pièces du dossier et les documents annexés doivent être numérotés. / A sa demande, une copie de tout ou partie de son dossier est communiqué à l'agent dans les conditions prévues par l'article 14 du décret n° 2011-675 du 15 juin 2011 relatif au dossier individuel des agents publics et à sa gestion sur support électronique ». Aux termes de l’article 5 de ce même décret : « Lorsqu’il y a lieu de saisir le conseil de discipline, le fonctionnaire poursuivi est invité à prendre connaissance, dans les mêmes conditions, du rapport mentionné au septième alinéa de l'article 90 de la loi du 26 janvier 1984 précitée et des pièces annexées à ce rapport. »
Il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport introductif devant le conseil de discipline que M. C... s’est présenté le 16 mai 2023 à la direction des ressources humaines du département de la Charente-Maritime pour consulter son dossier administratif et obtenir des copies. Si par mail du 17 mai 2023, il a alerté son employeur sur le fait qu’il n’avait pu se faire communiquer l’intégralité du dossier, en particulier le compte-rendu de l’enquête administrative, ces pièces lui ont été remises en main propre le 17 mai 2023. Dans ces conditions, en se bornant à invoquer l’absence de communication de l’ensemble de son dossier administratif, dont des procès-verbaux d’audition, le requérant qui au demeurant ne produit pas la copie du procès-verbal de consultation de son dossier n’assortit pas son moyen des précisions suffisantes. Par suite, il y a lieu d’écarter ce moyen.
En ce qui concerne la légalité interne :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 121-1 du code général de la fonction publique : « L'agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. ». Aux termes de l’article suivant du même code : « (…) L'agent public traite de façon égale toutes les personnes et respecte leur liberté de conscience et leur dignité. »
M. C... critique la légalité de la sanction au motif que le département n’a pas qualifié juridiquement les faits qui lui étaient reprochés. Toutefois, il ressort de la motivation de la décision attaquée que la sanction est justifiée par un comportement du requérant non conforme avec l’obligation d’exercer ses fonctions professionnelles avec dignité. Ainsi, le président du département a exactement qualifié les faits reprochés à M. C.... Par suite, le moyen n'est pas fondé et doit être écarté.
En second lieu, aux termes de l’article L. 530-1 du code général de la fonction publique : « Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. / (…) ». Selon l’article L. 533-1 du même code, « Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : / (…) 2° Deuxième groupe : / a) La radiation du tableau d'avancement ; / b) L'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par le fonctionnaire ; / c) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / d) Le déplacement d'office dans la fonction publique de l'Etat. (…) / 3° Troisième groupe : / a) La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par le fonctionnaire ; / b) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans (…) ».
Il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l’objet d’une sanction disciplinaire, constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
Il ressort des pièces du dossier qu’un seul témoignage isolé fait état de ce que M. C... aurait chargé dans son véhicule personnel avec des produits du collège, sans autre précision. Ce seul témoignage, non daté et très imprécis, non corroboré par d’autres éléments ne permet pas de regarder ce fait comme établi.
Cependant, il revient au juge de l’excès de pouvoir d’examiner si, après neutralisation de motifs entachés d’illégalité, l’autorité administrative aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur un autre motif pouvant être légalement opposé.
Pour justifier de la sanction disciplinaire d’exclusion temporaire de fonctions de 15 jours avec sursis infligée à M. C..., la décision attaquée se fonde également sur son management conflictuel, humiliant et inéquitable envers certains de ses collègues, ses propos déplacés envers des usagers de la cantine scolaire et le non-respect des projets d’accueil individualisés. Tout d’abord, il ressort des nombreuses pièces du dossier que plusieurs agents dont ceux à l’origine de l’alerte décrivent avoir subi, de manière quasi quotidienne et depuis plusieurs années, des propos et des ordres vexatoires et humiliants, des sous-entendus déplacés, avoir été sciemment isolés du collectif de travail ou encore avoir pâti de l’instauration de règles très variables d’un agent à l’autre. De plus, l’enquête administrative a conclu que « l’existence d’une dégradation des conditions de travail et d’une atteinte à la santé physique ou mentale et à l’avenir professionnel de certains agents a été démontré ». Eu égard au nombre de témoignages rapportés, à leur précision et à leur cohérence, et en dépit de témoignages de soutien au requérant, de tels faits doivent être regardés comme établis. Ensuite, tant l’infirmière scolaire que la conseillère principale d’éducation du collège font état de manière claire de propos déplacés à l’égard de certains élèves eu égard à leurs origines ou de surnoms inappropriés vis-à-vis de mineurs. Il y a lieu, également, de considérer de tels faits comme établis. S’agissant du non-respect des projets d’accueil individualisés, M. C... ne conteste pas les faits. Dans ces conditions, et compte-tenu de la gravité des faits avérés, de leur répétition dans le temps et de leur impact sur la santé physique et mentale de certains agents du collège, la sanction portant exclusion temporaire de fonctions de 15 jours avec sursis, sanction du deuxième groupe, n’est pas disproportionnée.
En troisième et dernier lieu, les moyens tirés de ce que l’employeur aurait commis une faute de gestion en recrutant du personnel non qualifié et de ce que la procédure disciplinaire aurait eu un impact négatif sur la santé de M. C... sont dépourvus de lien avec les faits ayant motivé la sanction disciplinaire et sont par suite inopérants.
Il résulte de tout ce qui précède que M. C... n’est pas fondé à demander l’annulation de la décision du 13 juillet 2023 portant sanction disciplinaire. Par voie de conséquence, et sans qu’il soit besoin d’en examiner leur recevabilité, les conclusions indemnitaires doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. C... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... et au département de la Charente-Maritime.
Délibéré après l’audience du 17 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Cristille, président,
M. Tiberghien, conseiller,
M. Lacampagne, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2026.
Le rapporteur,
Signé
P. LACAMPAGNE
Le président,
Signé
P. CRISTILLE
L’assesseure la plus ancienne,
M. B...
Le président-rapporteur,
A. MARCHAND
L’assesseure la plus ancienne,
M. B...
Le greffier,
Signé
S. GAGNAIRE
La République mande et ordonne au préfet de de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
N. COLLET